Extrait : Malacqua : Quatre jours de pluie dans la ville de Naples dans l'attente que se produise un événement

Auteur : Nicola Pugliese
Editeur : Do Editions

Malacqua : Quatre jours de pluie dans la ville de Naples dans l'attente que se produise un événement

La Nouvelle-Orléans

À La Nouvelle-Orléans, en juin, l’air est lourd de sexe et de mort, pas la mort violente, mais la mort par déchéance, surmaturation, pourrissement, la mort par noyade, asphyxie, fièvre d’origine inconnue. L’endroit est physiquement obscur, obscur comme le négatif d’une photo, comme une radiographie : l’atmosphère absorbe sa propre lumière ; elle ne reflète pas la lumière mais l’aspire si bien que des objets sans intérêt s’éclairent d’une luminescence morbide. Les cryptes au-dessus du sol dominent certains panoramas. Dans l’hypnotisante liquéfaction de l’atmosphère, tout mouvement se ralentit comme dans une chorégraphie, tous les passants évoluent comme s’ils étaient suspendus dans une émulsion précaire, et il n’existe plus, semble-t-il, qu’une distinction formelle entre les vivants et les morts.
Un après-midi sur St. Charles Avenue, j’ai vu une femme mourir, basculer par-dessus le volant de sa voiture. « Morte », déclara une vieille dame qui se tenait comme moi sur le trottoir, à quelques centimètres de l’endroit où le véhicule avait embouti un arbre. Après l’arrivée de la police j’ai suivi cette femme à travers la lumière aquatique du parking du Pontchartrain Hotel et jusqu’au café-restaurant. La chose avait paru grave, mais banale, comme si cela s’était passé dans une cité précolombienne où la mort était attendue et où, en définitive, elle ne comptait guère.
« À qui la faute ? disait cette vieille dame à la serveuse, d’une voix traînante.
— C’est la faute à personne, miss Clarice.
— On n’y peut rien, non.
— On n’y peut rien du tout. »
Je croyais qu’elles parlaient de ce décès, mais c’était de la météo.
« Richard, qui travaillait à la Météo, m’a toujours dit : On ne peut rien contre ce qui nous tombe dessus. »
La serveuse observa un silence, comme pour souligner ses paroles.
« On ne peut pas les tenir pour responsables.
— On ne peut pas, répéta la vieille dame.
— Ça nous tombe dessus… »
Les mots restaient en suspens. J’ai avalé un bout de glaçon.
« … Et on n’y coupe pas », conclut finalement la vieille dame.

Ce fatalisme, je finirais par l’identifier comme propre à l’atmosphère singulière de La Nouvelle-Orléans. Les bananes pourriront, et hébergeront des tarentules. La météo changera, et ce sera du mauvais temps. Les enfants attraperont la fièvre et en mourront, les disputes conjugales se régleront au couteau, la construction des autoroutes donnera lieu à des pots-de-vin et à des chaussées fissurées à travers lesquelles pousseront les rejets de plantes grimpantes. Les affaires d’État exciteront des jalousies sexuelles, à La Nouvelle-Orléans comme à Port-au-Prince, et tous les hommes du roi s’attaqueront au roi2. La temporalité de l’endroit est lyrique, enfantine, le fatalisme celui d’une culture dominée par la sauvagerie. « Tout ce que nous savons, déclara la mère de Carl Austin Weiss, l’homme qui venait de tuer Huey Long dans un couloir du Capitole de Louisiane, à Baton Rouge, c’est qu’il prenait la vie au sérieux. »
Il se trouve que j’ai appris à cuisiner grâce à un homme de Louisiane, où la passion pour les recettes et la bonne chère d’une partie de la gente masculine ne m’était pas inconnue. Nous avons vécu quelques années ensemble, et je crois que le moment où on s’est le mieux compris, c’est quand j’ai tenté de l’assassiner avec un couteau de cuisine. Je me rappelle avoir cuisiné avec lui pendant des journées entières, et ce furent peut-être les plus agréables qu’on ait passées ensemble. Il m’a appris à faire du sauté de poulet, à préparer une farce au riz sauvage pour la volaille, et à réaliser un émincé d’endives avec de l’ail et du jus de citron, relevé avec du Tabasco, de la sauce Worcestershire et du poivre noir. Le premier cadeau qu’il me fit, c’était un presse-ail, et aussi le second, parce que j’avais cassé le premier. Un jour, sur l’Eastern Shore, nous avons consacré des heures à préparer une bisque de crevettes, après quoi on s’est disputés sur la quantité de sel nécessaire, et comme il buvait des Sazerac depuis quelques heures, il a mis la dose pour montrer qu’il avait raison. C’était comme boire de l’eau de mer, mais on a fait comme si. Jeter le poulet par terre, ou les artichauts. Acheter du crabe au court-bouillon. Discuter à l’infini des possibilités d’un ragoût à l’artichaut et aux huîtres. Après mon mariage, il a continué à m’appeler de temps en temps pour discuter recettes.