Des choses qui se dansent
« Être danseur, c’est passer beaucoup de temps devant le miroir. Comment ne pas m’interroger à chaque spectacle sur mon rôle ? Comment dois-je l’habiter, l’interpréter et le danser devant un public d’aujourd’hui ? J’ai décidé de me raconter tel que je suis, pour être capable ensuite de m’adresser à ceux qu’on ne représente hélas jamais. Le chemin va être long, mais je ne me retournerai pas. Je dois accepter celui que j’étais hier et que je suis toujours, étoile ou pas. Le titre n’y change rien. »
Le 28 décembre 2016, Germain Louvet est consacré danseur étoile à l’issue d’une représentation du Lac des cygnes. Investi d’une exigence d’excellence depuis son admission à l’école de danse de l’Opéra de Paris à l’âge de douze ans, il raconte sa passion, convoque les œuvres qui le portent, celles qui lui résistent. Mais sur scène comme en coulisses, le danseur étoile essaie de bousculer l’ordre établi du milieu de la danse.
Germain Louvet fait porter sa voix en faveur de davantage de diversité, remet en cause les codes inculqués, questionne les stéréotypes des corps, et interroge sa pratique jusqu’à renverser l’idée de vocation. Ce récit est celui d’un artiste engagé, pour qui toutes les choses qui se dansent sont un cri.
Extrait
Cette soirée ne sera pas comme les autres
28 décembre 2016. Il est 17 heures, je marche rue de Lyon, en direction de l’Opéra Bastille, avec excitation et fébrilité. Je sors d’une sieste fiévreuse sous l’œil de mon petit ami.
« La prochaine fois qu’on se verra, je serai peut-être danseur étoile. »
Je lui dis cela avant de partir, sans prétention, mais par intuition. Une multitude de signes avant-coureurs me permettent d’y croire. D’abord, je danse avec deux danseurs étoiles, Ludmila Pagliero et Karl Paquette. C’est une distribution assez exceptionnelle qui peut signifier la volonté de la direction de me nommer à mon tour étoile. Ensuite, la maîtresse de ballet qui me fait répéter m’a récemment demandé, l’air de rien, quand ma famille viendrait me voir en représentation. Enfin, je viens d’être promu « premier danseur » par concours au mois de novembre, le grade avant celui de « danseur étoile ».
J’ai déjà dansé plusieurs rôles d’étoiles grâce au précédent directeur, Benjamin Millepied, dans Casse-Noisette, Roméo et Juliette ou encore Les Variations Goldberg. Chaque fois, j’ai prouvé que je pouvais assurer la charge et la responsabilité d’un premier rôle. Aurélie Dupont, la nouvelle directrice de la danse depuis 2016, soigne mes distributions et nous partageons une affinité artistique évidente. Bref, tout s’aligne : il ne me reste plus qu’à bien danser et, surtout, à ne pas trop réfléchir.
Quand j’arrive à l’Opéra, tout le monde me sourit, multiplie les gestes discrets et amicaux, me glisse des mots de soutien et d’encouragement, des éclats de bienveillance dans le regard. Je suis déchiré par la sensation grisante d’accéder à un rêve que j’ai à peine eu le temps d’imaginer et la peur effroyable de ne pas mériter cette réussite, cette reconnaissance, cette affection. J’en tremble.
Je me soumets tant bien que mal au rituel. Je passe dans ma loge retirer mon manteau et mes chaussures, j’enfile un gilet qui ne craint pas d’être taché par du fond de teint. Je commence presque à somnoler sous les coups de pinceau délicats des maquilleurs et des maquilleuses et les mains des coiffeurs et des coiffeuses. J’achète un encas à la cafétéria, puis je m’offre, comme avant chaque représentation, un temps de rêverie dans ma loge, un instant d’errance, d’inconscience et d’inconsistance, jusqu’à traîner parfois sur Instagram.
Ce moment de pause est une floraison, un sursis avant l’effort intense, avant la concentration extrême liée à la performance et la lourde responsabilité qui m’incombe face à ces milliers de regards rivés sur mes pieds, mes mains, ma respiration haletante et les clignements de mes yeux. C’est une dérive consciente où, paralysé, je me laisse transporter par la fenêtre, place de la Bastille, au gré des bruissements sourds de la vie métronomique de l’extérieur que rien ne perturbe ; une dernière promenade avant le rugissement de l’orchestre, le vrombissement de la foule qui s’assoit, se lève et applaudit.
18 h 40. J’enfile mon collant, un tee-shirt. Je me défais de la torpeur ouateuse dans laquelle je me réchauffais comme un nourrisson dans son couffin. Je traverse le couloir froid qui m’emmène en coulisse, remplis ma bouteille d’eau, et me voici dans l’antre sombre de la bête merveilleuse.
D’autres danseurs s’échauffent déjà pour assurer, sur scène, une parfaite maîtrise de leurs gestes. Sourires complices, regards compatissants et clins d’œil malicieux. Je démarre les mêmes exercices exécutés des milliers de fois pour redécouvrir encore mon corps, le réchauffer, l’étirer et me rappeler ses limites tout en le préparant à les repousser. Mon rythme cardiaque s’accélère, augmentant la cadence de ma respiration et provoquant une sudation importante. J’effectue des mouvements – tantôt saccadés, tantôt amples – de mes bras et de mes jambes qui se coordonnent avec harmonie. Je me dépêche légèrement sur la fin de ma barre, car, étant toujours légèrement en retard, je préfère me presser plutôt que d’attendre.
19 h 15. Les coulisses se sont peu à peu remplies de longs chapeaux d’antan, de couleurs pastel, de mouvements répétitifs et enthousiastes, de lycra et de velours, de strass et de fards, de murmures amusés, d’une rumeur discrète, mais bien présente : cette soirée ne sera pas comme les autres.
J’aperçois Aurélie, ma directrice, et Clotilde, ma maîtresse de ballet, qui s’approchent, l’une avec retenue et affection, l’autre avec trépignement et émotion. Aurélie reste discrète, mais sa caresse d’encouragement sur mon épaule témoigne d’une certaine fébrilité. Clotilde a davantage de mal à cacher son excitation et sa joie. Je sens en elle s’entremêler le désir que je danse bien et la crainte que quelque chose puisse entraver le bon déroulement de ce ballet. Nous l’avons travaillé ensemble pendant plus de deux mois. Je la rassure sur mon état, tente de dissimuler mon anxiété face à l’épreuve des quatre actes de la pièce. Ils sont semés à la fois d’instants de grâce et d’embûches. Et si tant d’autres les ont dansés avant moi, tant d’autres les danseront après.
Le Lac des cygnes de Rudolf Noureev est un ballet sublime, mais glacial pour les solistes. La mise en scène est sobre et minérale, à l’image de la solitude et de la mélancolie que ressentent Odette/Odile (respectivement le cygne blanc et le cygne noir) et le prince Siegfried. La scénographie montre le détachement des personnages vis-à-vis de ce qui les entoure : la cour, les festivités et la sociabilité des événements mondains auxquels ils doivent se plier. Cette distance qui s’installe fait écho à celle qui advient lorsque l’on passe de danseur de corps de ballet à soliste. S’il y a des moments de partage, des sourires échangés et des gestes réciproques, un voile transparent sépare dans cette mise en scène, le corps de ballet et les solistes pour révéler le destin heureux ou malheureux du cygne et du prince, deux êtres solitaires qu’aucune aide extérieure ne pourra jamais sauver.
