Policier, enfant de la République

Auteur(s) : Abdoulaye Kanté, Jean-Marie Godard
Editeur : Fayard

« «Nègre de maison», «Bounty»... Que n'ai-je pas entendu comme insulte ? Porter l'uniforme, défendre mon métier, celui de policier, est devenu un chemin de croix. Alors oui, je suis flic, Noir, musulman, j'ai la double nationalité française et malienne et j'en suis fier, n'en déplaise aux racistes, qui semblent douter de mon attachement pour la France, ou aux pseudo-antiracistes, qui trouvent que je fais un métier de facho et ne comprennent pas que je refuse d'être en permanence ramené à la couleur de ma peau.
J'ai grandi entre la banlieue parisienne et le Mali, je suis le fils de parents qui ont commencé comme femme de ménage et livreur, et j'ai toujours voulu servir mon pays, la France. D'abord dans la Marine nationale, puis dans la police. J'ai grimpé un à un les échelons : gardien de la paix, flic de la BAC, avant d'intégrer les «Stups», puis la PJ en Seine-Saint-Denis. J'étais sur le terrain au Stade de France le 13 novembre 2015, face à l'horreur.
Ce livre est un plaidoyer pour défendre mon métier. Montrer sa difficulté, sans jamais dissimuler les violences, les dérapages ni le racisme de certains.
Mais pour quelques brebis galeuses qui déshonorent leur uniforme, combien de femmes et d'hommes pour qui ce métier est un sacerdoce ?
Je veux faire connaître ma police, celle de la République française, à cette jeunesse qui doute ; 150 000 fonctionnaires dévoués qui oeuvrent chaque jour pour que vous puissiez vivre en paix. »

20,00 €
Parution : Janvier 2022
250 pages
ISBN : 978-2-2137-1823-1
Fiche consultée 58 fois

Extrait

Vendredi 13

Le match amical France-Allemagne bat son plein. Fan de football et supporter des Bleus, je suis installé chez moi devant la télévision, après une journée de travail. Je suis d’astreinte, le téléphone à portée de main sur le canapé. Un vendredi soir calme, après une journée d’hiver particulièrement douce et ensoleillée. A priori, je ne serai pas dérangé, même si j’ai quitté le service départemental de la police judiciaire de Seine-Saint-Denis (SDPJ-93) avec un véhicule de service banalisé, garé devant chez moi, pour être prêt à partir en cas de besoin.
Vers 21 h 30, un gros « boum » est entendu dans le stade, perceptible dans toute la France par les téléspectateurs que nous sommes, rivés à nos écrans de télévision. Il résonne à l’intérieur de l’enceinte de béton, à Saint-Denis, en fond d’ambiance. Sans doute un des gros pétards que prisent les supporters. D’ailleurs, rien ne bouge, le match se poursuit, l’équipe de France marque même un but. Mais la mère de ma fille, qui est alors dans la chambre, passe une tête en direction du salon.

« Abdou, t’as pas vu ? Il paraît que ça pète au Stade de France…
– Comment ça ?
– Bah il y a un problème au Stade de France visiblement… »

Je saisis la télécommande noire d’une main pour zapper sur une chaîne d’information en continu. Mon téléphone sonne avant même que j’aie pu appuyer sur le bouton. C’est mon chef de groupe : « Équipe-toi et ramène-toi tout de suite. »
Il raccroche. Je n’ai pas besoin d’en savoir plus pour saisir mon arme de service, un Sig-Sauer SP 2022. Je ramasse le portable, mes clés, et quitte l’appartement sans même avoir pris le temps d’embrasser ma famille, tandis que la télévision laisse échapper en fond sonore une nouvelle détonation qui semble venir de l’extérieur du stade où se massent près de 80 000 personnes. Je m’installe au volant, démarre et fonce dans la nuit vers le commissariat de Bobigny.
Sur place, tous les effectifs disponibles sont mobilisés, ceux déjà présents, et tous les collègues, comme moi, au repos chez eux et qui ont été rappelés. Personne ne parle. Je croise les regards. Aucun d’entre nous ne sait véritablement de quoi il retourne, mais nous percevons tous qu’il se passe quelque chose de grave. De très grave.
Chacun s’équipe en silence. Quelqu’un allume un Acropol1. Sur les ondes, les messages de panique venus de Paris se mélangent. Les demandes de renforts font état de coups de feu sur des terrasses de cafés et de brasseries. Les standards du 15, du 17 et du 182 sont saturés d’appels décrivant tous les mêmes scènes d’horreur, de corps allongés dans des mares de sang, de chaises renversées, de vitrines brisées par des impacts, avec des voix paniquées, des cris.
La vision de la rédaction de Charlie Hebdo décimée, de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI) donnant l’assaut à l’Hyper Cacher, des frères Kouachi abattus par le Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN) dans l’imprimerie de Dammartin-en-Goële (Seine-et-Marne), dix mois plus tôt, nous revient à l’esprit… Ça recommence…
Le chef de groupe distribue les instructions reçues de la Direction départementale de la sécurité publique (DDSP). Avec mon équipe, nous avons pour ordre de partir en renfort de la Sous-direction anti-terroriste (SDAT) au Stade de France. L’atmosphère est lourde, les visages fermés. Aucun cri, aucune impression de panique. Le silence est seulement brisé par le bruit des collègues qui s’équipent, le cliquetis des armes, le claquement des portières de nos véhicules et des coffres dans lesquels on charge des fusils à pompe.
Gyrophares, sirènes, nous roulons tous pied au plancher vers le stade, tandis que la radio allumée nous donne à entendre la catastrophe qui se met en place. Le plan macabre qui se déroule au travers de ces annonces sur les ondes police semble frapper des quatre coins de la capitale. Impression de submersion.
Sur place, l’Identité judiciaire (IJ) est déjà présente. Je remarque une forme au sol, à côté de la brasserie Events, devant laquelle le premier kamikaze s’est fait sauter. Un tronc humain, morceau de pantin sanguinolent. La vitrine n’a pas cédé sous l’effet de souffle, n’étant pas en verre mais en plexiglas. Elle s’est simplement gondolée, enfoncée. Aucune émotion ne traverse mon esprit, ni celui de mes collègues. Aucun doute. Le cerveau passe en pilotage automatique, méthodique : faire les « constats3 » qui permettront ensuite aux enquêteurs d’avancer.
Non loin de la porte L du stade, une jambe arrachée est au sol. L’autre individu a actionné son gilet d’explosifs à cet endroit. Un troisième corps déchiqueté gît près du McDonald’s. Les dizaines de milliers de supporters, protégés par les hauts murs, ne savent encore rien de ce qu’il se passe dehors, ni dans Paris. Présent dans la tribune officielle pour assister au match, le président de la République, François Hollande, déjà informé par ses services qu’il s’agit d’une attaque terroriste et des événements en cours dans la capitale, a donné l’ordre de brouiller toutes les communications Internet et les téléphones portables dans l’enceinte du stade.
Pour moi, pour nous, l’heure n’est pas au relâchement, à la crainte, mais à l’accomplissement de notre mission : reconstituer le déroulé des événements, procéder à l’« enquête de voisinage ». La potentialité qu’un autre individu en mal de martyrologie appuie à nouveau sur un bouton, emportant l’un d’entre nous avec lui, ne m’effleure même pas l’esprit.
Je fais la première audition d’une victime, calmement, en lui laissant du temps. L’homme est sonné, sous le choc mais miraculé : l’une des grosses billes d’acier contenues dans un des gilets d’explosifs l’a directement impacté dans le torse, et aurait dû le tuer. Mais elle s’est fichée dans la protection inattendue constituée par son téléphone portable, rangé dans une poche de son blouson.
Cette nuit-là, tel celui d’un chirurgien tenant une vie entre ses mains, mon cerveau est resté concentré sur un objectif, une question : trouver qui sont les auteurs de cette soirée en enfer. L’émotion, les larmes, la fatigue, les « et si ? », ce sera pour plus tard. Ce réflexe professionnel, automatique, grâce auquel je travaille au quotidien, m’a permis encore une fois d’accomplir correctement ma tâche. Je m’implique dans ce que je fais, dans la technicité, celle qui fait qu’un corps, qu’un membre, devient à cet instant-là un simple élément d’enquête, une preuve à conserver précieusement pour les policiers de la « scientifique4 ». C’est une course contre la montre qui s’engage, entre d’un côté mes collègues et moi, les mains dans la merde, le sang, le drame, et de l’autre les agents du renseignement et le parquet, qui auront besoin rapidement de nos éléments pour avancer, monter des dossiers, explorer des informations, trouver des noms, remonter des filières à démanteler, permettre que justice soit rendue un jour. Il faut que cela aille vite et bien, je n’ai donc aucun droit à l’erreur.
Mon travail terminé, ma tête se mettra en mode « retour d’expérience », qu’il m’arrive souvent de faire seul. Il ne s’agit en rien d’une quelconque déshumanisation. Le policier qui photographie une scène de crime la voit au travers du filtre de son objectif. Froidement. C’est le même mécanisme. Je suis toujours cet humain qui pourrait s’effondrer devant une mort violente, à voir ce qu’il reste parfois d’un humain. Mais je n’en ai tout simplement pas le droit, car être dans l’émotion ne permettrait pas de faire les choses comme il se doit. Cela peut être perçu durement, cela peut sembler difficile à comprendre, mais nous n’avons tout bonnement pas le temps pour l’émotion – tout comme les collègues de la BRI lorsqu’ils donneront l’assaut quelques heures plus tard au Bataclan pour libérer les otages parqués dans un couloir, menacés de mort. Sur le coup, aucun des flics d’élite n’aura le temps de s’attarder sur la masse des corps empilés dans la fosse de la salle de concert, sur le bruit des téléphones portables sonnant dans le vide, sur l’odeur de sang et de poudre. Parce que sauver les vies qui peuvent encore l’être, neutraliser les assaillants, sécuriser les blessés avant ses propres équipes n’autorise pas à se laisser aller à l’émotion. Et ce, quitte à bousculer les otages eux-mêmes pour les sortir de là, mains sur la tête, au cas où, dans ce chaos que les forces de l’ordre tentent de maîtriser, il resterait un terroriste.

Informations sur le livre