Fran et Ava: Le roman de leur amour

Auteur : Géraldine Maillet
Editeur : Fayard

Françoise Sagan et Ava Gardner? A partir d’un soupçon, d’une phrase, ou peut-être simplement du désir que cela ait eu lieu, Géraldine Maillet écrit le roman d’une passion amoureuse hors normes entre une star de Hollywood et une étoile de la Rive Gauche. Or, on le sait, l’amour est un sentiment sublime mais ravageur. Entre deux personnalités telles que Sagan et Gardner, quelles surprises nous réserve-t-il?
« Un soir, mon regard s’est arrêté sur une couverture éblouissante d’Ava Gardner. Une photo en noir et blanc de Norman Parkinson pour le magazine Elle du 12 février 1990. Âgée de 67 ans, Ava Gardner s’était éteinte chez elle, à Londres, des suites d’une pneumonie et Françoise Sagan lui rendait hommage avec force et brio dans un texte bouleversant. Subjuguée, je découvrais entre les lignes les premières pistes des relations entre l’actrice et l’écrivaine. Elles s’étaient vues intensément pendant un mois, puis plus rien. »
G.M.

Quel plus grand objet de fascination qu’une telle rencontre au sommet ? Ainsi ces deux femmes, ces deux immenses talents, ces deux icônes, se seraient non seulement connues mais aimées ? Bien sûr, la chose n’est pas pleinement certaine, documentée, reconnue. Mais n’est-ce pas dans les interstices de l’histoire officielle que se vit la « vraie vie » ? A partir d’un soupçon, d’une phrase, ou peut-être simplement du désir que cela ait eu lieu, Géraldine Maillet écrit le roman d’une passion amoureuse hors normes entre une star de Hollywood et une étoile de la Rive Gauche. Or, on le sait, l’amour est un sentiment sublime mais ravageur. Entre deux personnalités telles que Sagan et Gardner, quelles surprises nous réserve-t-il ?

17,50 €
Parution : Janvier 2022
162 pages
ISBN : 978-2-2137-2165-1
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Extrait

6 avril 1981
3:12 pm
Aéroport de Londres-Heathrow
Terminal 3

Françoise Sagan, c’est bien toi ?
Fran, mais oui c’est toi, bien sûr.
Je suis sobre et ce n’est pas un mirage. Tu es là. C’est mon jour de chance. Quelle folie, quelle douceur. Nous respirons le même air. À quelques pas l’une de l’autre, si près et si distantes. Je crois que tu m’as reconnue. Je connais ton regard en transit. Il vient de passer sur moi comme un foulard jeté sur un coin d’épaule. Un coup d’œil par inadvertance, une ébauche de considération.
Ton cou se penche vers la gauche, tu clignes en saccades, tu brûles une Kool, réajustes la ceinture de ton imperméable immense, remontes ton col, puis tu te réfugies dans tes volutes de fumée. Tu as peur, toi aussi ?

Il faut dire que c’est impersonnel, ce hall d’Heathrow, et que je suis terriblement mal éclairée par les néons. Dire qu’autrefois, quand j’étais dans une pièce, je savais trouver le bon éclairage. Je porte ce chandail blanc cassé informe. Toi qui n’aimes sur moi que les couleurs foncées. Toi qui n’aimais sur moi… Tu disais que je pouvais me les permettre. Que le noir transcendait les belles et pardonnait aux laides. C’était un trait d’union dans notre dressing. Ça te faisait rire et je jouais la gênée. Pas par coquetterie ou fausse modestie. Non, tu m’intimidais, vraiment. J’étais abonnée aux compliments, ceux de tous les hommes de la planète, mais les tiens transperçaient mon âme. Comme si nous étions faites d’un métal identique et que, même si nos moules respectifs étaient aux antipodes, tu me comprenais.
Tu me gâtais aussi. De cadeaux, d’attentions, de mots doux.
Quand je me lançais dans un striptease sur la banquette arrière du taxi qui nous menait chez Bartolo : – Ava, tu es belle. Dans l’ascenseur étriqué de ton immeuble, mon corps encastré au tien : – Ava, tu es amorale. Quand je misais mon cachet de la semaine sur le numéro de ton choix à la roulette du casino d’Enghien-les-Bains : – Ava, tu es orgueilleuse. Dans mes sourires qui s’éternisaient en caressant tes cheveux dorés : – Ava, tu es mélancolique. Quand j’osais une sévillane ou un paso doble à l’étage de chez Lipp : – Ava, tu as la grâce. Tes déclarations ressemblaient à une oraison funèbre.

– Ava, tu es ivre. – Toi aussi tu es ivre, Françoise. – Oui, même plus que toi si ça se trouve, mais, dear Ava, tu es une star et quand demain, dans la matinée, un régisseur transi viendra te chercher dans ta suite du Raphaël pour te déposer aux Studios de Boulogne…

Après, tu te taisais, tu remuais ton verre de scotch, tu te confondais délicatement à ta ponctuation, tu étouffais des mots que tu préférais écrire, tu me souriais de biais, et on posait nos bouches l’une contre l’autre.
Et dans ces baisers, très chère amie, il y avait tant de lignes, des paragraphes entiers de précaution et de conseils bienveillants. Fais attention, Ava. Méfie-toi. Je comprends ce tourbillon hollywoodien qui a tout emporté. Je comprends cette sensation de ne plus être à soi et paradoxalement de détester être à soi. Ce vertige d’être commentée, jugée sans interruption : « La femme la plus excitante de sa génération », « Miss Gardner se prémunit de sa beauté contre la faiblesse de son rôle », « Elle ne sait pas jouer, elle ne sait pas parler, mais elle est fantastique ! ».

Je me souviens de mon aveu si maladroit au bar du Lutétia. On était assises dans le petit salon Aristide, ouvert spécialement pour notre tête-à-tête. Les bouteilles étaient vides, en file indienne, les cendriers pleins à ras bord, nos mégots déjà entrelacés.

– Je n’ai lu aucun de tes livres, Françoise. – J’ai vu tous tes films, Ava. – J’ai la réputation d’être hautaine, pénible et autocentrée. – C’est vrai, c’est ce qu’on m’a dit, que tu étais particulièrement infréquentable. – J’espère te décevoir. Qu’est-ce que tu as écrit de beau ? – De beau, je ne sais pas, ce n’est pas à moi de le dire. – Et tu as du succès ?
Tu avais retenu un rire enfantin. – La gloire, je l’ai rencontrée à 18 ans en 188 pages, c’était comme un coup de grisou. Pour ce qui est de mes livres, je t’en offrirai un exemplaire de chaque, j’en suis à mon cinquième.

Tu étais juvénile. Encore sonnée par le tumulte que tu avais provoqué. Nous avions ce parfum en commun. Un parfum qui devait finir par s’évaporer ou tourner.
Tu mettais souvent des disques de Sidney Bechet ou de Duke Ellington pour accompagner nos confidences. Tu disais que la musique de jazz, c’est une insouciance accélérée. Je pouvais t’écouter pendant des heures. Tu me parlais ? J’en rêvais ? – Non, ne pleure pas, Ava. Même si treize années nous séparent et que tu as pris un peu d’avance avec le sablier, je compatis avec ta peur de rester seule, beautiful. Elle m’oppresse moi aussi chaque seconde. J’aime les frigidaires pleins alors que je ne mange presque rien ou si mal. J’ai besoin en permanence de ma ribambelle d’amis bruyants alors que mon métier déteste le brouhaha et le désordre. Je bois, je me drogue, je roule trop vite, je joue, je gagne de l’argent puis je perds l’argent que je n’ai plus, je paye, je gâte, je ris, je tombe amoureuse, je suis endettée, maigrelette, élégante, j’aime baiser avec les hommes mais je tombe amoureuse des femmes, je m’ennuie si vite… – J’apprends à te connaître, miss Sagan. – Je vous connais déjà, Ava. – Je vais t’aimer, Françoise. – Je vous aime déjà, mademoiselle Gardner. – Tu es plus rapide que moi, plus précoce, plus douée tout simplement. – Chut, cesse de te dénigrer, darling. Ta beauté ne doit pas te donner tous les droits et certainement pas celui de te flageller. – Nous sommes les mêmes toi et moi, deux femmes voulant essayer d’être un peu heureuses.

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