Une vie à deux
Comment Alexandre Blok, le jeune juif russe de vingt-cinq ans, dont presque toute la famille périt à Auschwitz, rencontra-t-il Nadia, sa future femme ? A l'ONU, tout simplement, à l'occasion de la toute première Assemblée constituante qui est convoquée à New York dès le lendemain de la seconde Guerre mondiale, en octobre 1946. La participation de l'URSS nécessite alors d'urgence le secours d'interprètes de la langue russe. Une langue si peu répandue que les recruteurs onusiens n'hésitent pas à en traquer partout les familiers, y compris jusqu'à Paris, véritable plate-forme des destins de guerre et du cosmopolisme : où vivent Nadia et le narrateur sans s'être jamais croisés. Une histoire d'amour à rebondissements va bientôt réunir la jeune peintre et l'écrivain débutant. Au fil d'une véritable course d'obstacles : au mariage raté de Nadia avec un ex-prisonnier soviétique en Allemagne, s'ajoutent le marivaudage indécrottable du narrateur et la multiplication des missions internationales qui l'appellent aux quatre coins de la planète : tantôt en Corée du sud, tantôt en Grèce ou au Pérou... Partout où la paix est menacée. Car Une vie à deux n'est pas juste le récit d'un amour d'après-guerre, raconté avec fougue et élan : c'est l'aventure d'une jeunesse propulsée au-devant de la scène mondiale, sur les fondations de l'espoir de paix mais qui, lui aussi, va s'éloigner de plus en plus. Au fur et à mesure qui surgissent de nouvelles, d'irrémédiables catastrophes : le 38ème parallèle maintenu sur la ligne de l'irrésolution radicale des temps nouveaux entre les deux Corées, en 1953, ou l'écrasement de la révolution hongroise par les chars soviétiques en 1956. Fiascos historiques qui révèlent que toutes les promesses de pacification mondiale n'étaient qu'utopie. Nadia et le narrateur capteront les premiers les bruits de friture qui passent dans les déclarations de paix : quand l'interprétation, d'abord consécutive, devient simultanée. Car ce n'est plus que dans un état second que les interprètes, désormais dissimulés dans des cabines obscures, traduisent les paroles qui leur parviennent. Des paroles désormais sans visages, comme dépourvues de sens, qui circulent à travers un microphone pour faire de l'ONU une immense tour de Babel. Dont la silhouette rigide domine un monde devenu pure fiction géopolitique. Mais l'ONU, c'est aussi, malgré tout, une boîte à anecdotes toutes plus hilarantes les unes que les autres. Quand telle interprète chinoise fait voeu de silence en brandissant la liberté de conscience politique inscrite dans la Charte des Nations Unies. Quand tel traducteur harassé, jure au nez et à la barbe des assemblées générales en oubliant d'éteindre son microphone. Quand tel délégué permanent sud-américain fonce sur l'auditoire comme un taureau pour improviser un discours larmoyant sur la mère et l'enfant. Tourbillon, carnaval des mondes où Nadia et Alexandre Blok nous entraînent en sautant d'un avion à l'autre ou en montant à bord des paquebots luxueux que le personnel de l'ONU empruntait à l'époque pour rentrer en Europe, le temps des vacances. On y découvre l'ivresse du temps de la Libération, dominé par le son des jazz-bands à Paris, puis l'Amérique si prometteuse. Mais déjà, le doute s'installe. Les fumées qui s'élèvent depuis les bouches d'aération de New York exhalent quelque chose de diabolique et de prémonitoire... comment l'âme russe peut-elle s'accommoder du métal froid de cette modernité, du front divinisé des gratte-ciel et des flux de circulation reptiliens suspendus dans la lenteur comme dans une vision de l'infini, de la puissance infinie... Ici, l'espace à conquérir n'a plus rien à offrir que le tapis roulant du "matérialisme mimétique". Voilà pourquoi l'amour de Nadia et du narrateur puise toujours sa force, près de cinquante ans plus tard, dans la même soif d'idéal : au silence de la peinture répond la musique de l'écriture.
