Tribus modernes

Auteur : Jérôme Baccelli
Editeur : Editions du Rocher

Un pape hanté par la vision d’insectes monstrueux qui dévorent notre monde. Des écrans de portable d’où disparaît tout à coup le cours de l’action que l’on était en train de suivre du regard. Le silence assourdissant qui précède les shooting rampage dans les campus d’université. La force inquiétante de ce silence minéral qui enveloppe les bureaux paysagés des multinationales. Qui se double de la présence encore invisible d’un avion de ligne volant à basse altitude derrière les parois de verre. Telles sont les images d’apocalypse en suspens sur lesquelles s’attarde la fiction de Jérôme Baccelli Tribus modernes.
Radiographiant le ver qui ronge les grandes conquêtes modernes au fil de paragraphes courts et dépouillés à l’extrême, sonnant comme des évangiles gravés au fond d’une mémoire de sable. Là où « ils » - les occidentaux jamais nommés - se profilent comme des êtres d’ombre, véritables papillons de nuit attirés par une lumière toujours fuyante. Depuis la ruée vers l’or, « l’avancée » irrésistible à l’ouest d’un ouest jamais rattrapé. Ravageant tout sur son passage, exploitant les ressources naturelles à outrance et colonisant ciel, terre et mer.
Jusqu’à en perdre même le soleil de vue, ce soleil dont les Incas et les Aztèques décimés avaient appris à respecter les pouvoirs et le langage secrets, mais qui devient à présent le mirage de la toute-puissance occidentale. Car à la conquête des grands espaces au grand jour, restituée en mode panoramique, en chevauchée triomphante, succède désormais l’ère des lueurs souterraines et captives. Dans l’électron, « ils » trouvent ainsi des miracles, dans le nucléon, des apocalypses. Du sable, « ils » extraient les microchips, « insectes électroniques » dont sont équipés les moteurs et qui produisent des « lueurs ». Comme si l’impossible désir de posséder le soleil - de décrocher la lune - s’était mué en désir d’oublier. Pour vivre dans l’éblouissement permanent des « boîtes à lueurs » amorcé par l’industrie hollywoodienne. Mais bientôt même l’illusion de traverser le miroir, le temps d’une projection, ne suffit plus...
Il importe de devenir soi-même lumière en sortant de son propre corps. Après avoir séparé l’or du sable, c’est donc l’âme qu’ « ils » cherchent à séparer du corps comme Dieu seul pourrait le faire.
L’Operating system, premier produit multipliable à l’infini, mis au point par Gates, fondateur de Microsoft Basics permet ainsi de tout réduire à une simple image, une fois séparé le software du hardware. Au même moment, Jobs procède au morcellement du monde en créant les premiers personal computers sous le sigle « Apple, le terme biblique de la transgression ». Mais à Silicon Valley, Ichtaca, vieux mendiant au visage cuit par le soleil erre sur les dernières tombes Ohlones non profanées par les bulldozers des startups. Descendant des chamans indiens, ou businessman ruiné devenu fou, il prophétise l’ultime « avancée » : celle d’un désert de sable qui emportera tout, sofwares, stock options, téléphones cellulaires et gratte-ciels. Puisqu’il y a longtemps que cet empire ne se nourrit plus que de vide.
Depuis que les sociétés prennent la place des « personnes » pour mieux les licencier comme sur télécommande, depuis que des valeurs dénuées de toute réalité ont supplanté les denrées véritables sur les marchés, depuis que le « soleil a été mis aux enchères. » Et que les regards, les paroles et les gestes ne sont plus faits que d’ « Ether ». D’où le vertige qui s’empare de la puissance occidentale, peut-être elle-même simple mirage… Comme le révéla l’approche du deuxième millénaire, quand les investisseurs du High Tech « se demandèrent par quel orifice s’introduirait l’immonde. Quelles chairs de la modernité seraient les premières rognées. Ils apprendraient bientôt que les Bugs et les microchips grouillaient en eux depuis longtemps. Que bientôt ils ne feraient plus qu’un et pourraient entamer leur inlassable fouaillement, la lente digestion des civilisations. »
Une allégorie terrifiante sur la bombe à retardement de l’ultra modernité occidentale, dans le même sillage qu’un Cormac McCarthy.

15,30 €
Parution : Août 2008
160 pages
ISBN : 978-2-2680-6620-2
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