Ce que tout le monde sait et que je ne sais pas
Après Au Japon ceux qui s’aiment ne disent pas je t’aime, notre très heureux trio féminin, passe en revue toutes les choses qui nous font battre le coeur parmi les multiples savoirs qui tissent nos vies, en France comme au Japon, en s’appuyant cette fois sur Dame Shônagon, qui a vécu au début du xie siècle à la cour de l’ancien Japon, et tracé son quotidien, au fil du pinceau, dans ses Notes de chevet.
Elena Janvier à son tour note toutes ces choses apprises de nos pères et mères, ou au hasard des circonstances, par surprise, avec ou sans regret, lumineuses ou sombres, ou encore celles que l’on pensait insignifiantes.
Car, depuis nos premiers pas, nos premiers mots, depuis le tout début, nous ne cessons d’apprendre. De ces apprentissages successifs, innombrables savoirfaire et révélations de tous ordres, menues astuces du quotidien, bribes farfelues et sans usage ou fabuleux trésors, nous avons oublié le plus souvent leur découverte initiale.
Rendons ici hommage à celui ou celle qui nous a ainsi appris à vivre. Et rendons hommage à ce que tout le monde sait (sauf nous), comme à ce que nous savons (et qu’ils ne savent pas !). Et sachons découvrir, apprendre et rire de tout ce que nous ne savons pas (ou pas encore !)
Extrait
Choses qui ne font que passer - ou qui font battre le coeur. Choses auxquelles on ne peut s'abandonner, choses magnifiques ou difficiles à dire, choses qui rendent heureux - les parfums retrouvés, les écritoires, les voitures qui passent les soirs d'été : ainsi s'écrit pour Dame Shônagon, au début du XIe siècle, à la cour de l'ancien Japon, la menue monnaie des jours, et ainsi elle en ordonne la trace, au fil du pinceau, dans ses Notes de chevet.
Nous qui ne sommes ni du Japon ni d'autrefois, dans les pas de Dame Shônagon nous avançons ici notre chemin, dans le dédale des multiples savoirs qui tissent nos vies. Choses apprises de nos pères et de nos mères, choses apprises par surprise, avec et sans regret, choses lumineuses ou choses sombres - choses qui ne sont ni lumineuses ni sombres. Car depuis les premiers pas, les premiers mots, depuis le tout début nous ne cessons d'apprendre. De ces apprentissages successifs, innombrables savoir-faire et révélations de tous ordres, petites astuces du quotidien, bribes farfelues et sans usage ou fabuleux trésors, nous avons oublié le plus souvent la découverte initiale. Le passeur a passé, le passeur s'en est allé, mais le ricochet de son savoir nous demeure, et tant de strates si diverses déposées en nous, amalgamées. Choses qui sont éloignées bien que proches, choses qui sont proches bien qu'éloignées : parfois aussi c'est un pays lointain qui nous instruit, le hasard des rues, le carrefour des songes.
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Choses apprises de nos mères
Quand j'étais enfant, lorsque je demandais à ma mère de m'aider à faire mes lacets, ouvrir un pot de confiture, attraper quelque chose tout en haut d'un placard, elle me répondait : «Comment ferais-tu si tu étais sur une île déserte ?»
J'ai appris de ma mère à penser comme Robinson Crusoë.
«Si tu as faim, mange ta main, et garde l'autre pour demain», me conseillait ma mère - et il faut reconnaître que c'est bien pratique en voyage - avec, cependant, une alternative stratégique plus propice au songe : «Dîner avec les chevaux de bois.»
J'ai appris de ma mère, qui le tient de Shirley Mac Laine (Some came running, 1958), que si l'on est doté d'ongles à grandes lunules on ne peut être tout à fait mauvais.
Ma mère m'a appris qu'un petit chez-soi vaut mieux qu'un grand chez les autres. Les oiseaux, à leur façon, l'ont bien saisi, qui ont fait de mon jardin miniature leur home sweet home.
Comment s'en sortir dans la vie ? Une piste, donnée par ma mère : le classique, ça ne se démode jamais, mon poussin.
Ma mère m'a appris la formule magique pour ne plus avoir peur des insectes (ça marche aussi avec les araignées) : «La petite bête ne mangera pas la grosse bête.» Malgré cela, j'ai toujours l'impression que la petite bête c'est moi.
De ma mère, me viennent beaucoup de choses, et des plus importantes : comment prendre sa soupe trop chaude en commençant par des cuillerées sur le bord, là où le contact avec l'assiette creuse la rend moins brûlante - comme plus tard, à la mer, on s'enhardit peu à peu, près du rivage, avant d'entrer dans l'eau pour de bon. Elle m'a aussi appris à me protéger du froid à mobylette, en calant des journaux plies sous le blouson : à considérer le monde sous l'angle de la température, à y résister.
