Un mois avec un populiste

Auteur : Anna Bonalume
Editeur : Fayard/Pauvert
En deux mots...

Pendant un mois, Anna Bonalume a suivi Matteo Salvini, de son bureau de sénateur aux trattorias de villages où il s’adonne au rituel des selfies avec la population locale. L’Italie a souvent tenu lieu de laboratoire politique, où se sont élaborés des scénarios appelés à se reproduire dans d’autres pays d’Europe et du monde. Alors que le populisme progresse et s’installe, notamment en France, quelles leçons pouvons-nous tirer du cas italien ?

20,00 €
Parution : Janvier 2022
336 pages
ISBN : 978-2-7202-1572-8
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Présentation de l'éditeur

Pendant un mois, Anna Bonalume a suivi Matteo Salvini, de son bureau de sénateur aux trattorias de villages où il s’adonne au rituel des selfies avec la population locale.
Comment celui qui se rêve en Premier ministre a-t-il fait pour s’imposer sur la scène politique italienne mais aussi internationale ? Communication innovante fondée sur l’usage des réseaux sociaux, fréquentes et tapageuses apparitions à la télévision, déplacements incessants dans les régions suffisent-ils à expliquer sa popularité ? Et comment comprendre la fidélité à son égard d’une grande partie de l’opinion, en dépit d’une ligne politique souvent fluctuante ?

L’Italie a souvent tenu lieu de laboratoire politique, où se sont élaborés des scénarios appelés à se reproduire dans d’autres pays d’Europe et du monde. Alors que le populisme progresse et s’installe, notamment en France, quelles leçons pouvons-nous tirer du cas italien ?

Anna Bonalume est journaliste politique et docteure en philosophie de l’Ecole Normale Supérieure de Paris. Elle collabore avec plusieurs journaux parmi lesquels Le Point, L'Espresso ou The Guardian. Auparavant elle a travaillé pour les émissions politiques de RAI3 et collaboré avec les chaînes italiennes d’information RaiNews, La7 et la radio suisse RTS.

Extrait

L’Italie est un laboratoire politique pour le monde. En 2014, Matteo Renzi, élu président du Conseil à seulement 39 ans avec la gauche libérale du Parti démocrate, fut le plus jeune président du Conseil de l’histoire italienne, précédant l’élection surprise en France d’Emmanuel Macron. L’ancien Premier ministre et entrepreneur Silvio Berlusconi a préfiguré le phénomène Donald Trump aux États-Unis. Le Mouvement 5 étoiles, fondé par le comédien Beppe Grillo, a introduit quant à lui une pratique politique novatrice à travers la dissolution de l’idée traditionnelle de parti. S’y est substitué le « Mouvement », une entité ayant pour ambition de dépasser la division classique droite-gauche au moyen d’une opposition plus générale à la « caste », c’est-à-dire la classe des professionnels de la politique qualifiée de privilégiée et corrompue.
En matière de populisme, qu’ils soient politologues, journalistes ou simples électeurs, les Français tireront probablement de nombreux enseignements de l’observation du cas italien. Et ce d’autant plus que, si le populisme constitue désormais incontestablement un phénomène global, un « axe franco-italien » semble se dessiner, avec le récent mariage entre Marion Maréchal et Vincenzo Sofo1 – lequel ne se résume sans doute pas à un simple événement people –, et bien avant cela avec la proximité très tôt affichée entre Matteo Salvini et Marine Le Pen.
Âgé de 48 ans, ancien ministre de l’Intérieur, vice-président du Conseil italien, sénateur et leader d’une Ligue du Nord rebaptisée entretemps Ligue Salvini Premier, Matteo Salvini fait à bien des égards figure de précurseur ou de modèle parmi les populistes, et c’est lui que j’ai suivi et observé plusieurs semaines durant.
Son soutien au nouveau gouvernement Draghi en février 2021 le replace sur le devant de la scène. Matteo Salvini est devenu au fil du temps l’une des personnalités publiques les plus présentes dans la vie quotidienne des Italiens. Avant la pandémie, il avait déjà réussi à s’imposer à la télévision, sur les réseaux sociaux, dans les conversations grâce à ses boutades, ses actions parfois aux limites de la légalité, ses déclarations fracassantes à l’international. Sa communication agressive et omniprésente a payé. Il est aujourd’hui, avec Giorgia Meloni, le seul représentant de l’extrême droite italienne. Visant le poste de président du Conseil, il est en train de réaliser l’énième mutation de la Ligue en vue des prochaines élections, la transformant en un grand parti de centre droit modéré qui occuperait la place laissée vacante par Berlusconi. Ce projet de transformation devrait s’appeler « L’Italie d’abord », faisant écho à l’« America First » de Donald Trump.

Comment ce jeune journaliste milanais de 48 ans s’est-il imposé si rapidement sur la scène politique italienne et internationale ? Trois ans après avoir créé le mouvement politique « Nous avec Salvini », il a donné naissance, le 21 décembre 2019, au parti Lega Salvini Premier. Le choix de cette appellation est très clair : elle inclut le nom du parti, le nom de son leader et la fonction visée par celui-ci, président du Conseil2. La couleur verte, identifiant historiquement les racines autonomistes de la Ligue du Nord, a disparu du logo du parti en faveur du bleu, couleur typique des formations politiques de droite, et du jaune, dénué d’affiliation politique, conséquence d’une volonté d’élargissement de l’électorat. Une stratégie de communication qui n’est pas sans rappeler la création de la coalition politique française « Rassemblement Bleu Marine » en vue des élections législatives de 2012 et, plus tard, du logo de campagne de Marine Le Pen pour les élections de 2017 : ornant le slogan « Marine présidente », une rose bleue mariant la symbolique socialiste à la couleur caractéristique de la droite des républicains.

La transformation récente et rapide de la Ligue du Nord d’Umberto Bossi, parti régional, en l’actuelle Ligue de Matteo Salvini, parti national, est une mutation politique inédite. Comment la Ligue est-elle passée de la devise « D’abord le Nord » à « D’abord les Italiens » ? Ce changement présente-t-il des similitudes avec les mutations en cours du parti de Marine Le Pen ?
Au-delà de ce que la trajectoire et les ambitions de Salvini peuvent nous dire de l’Italie contemporaine, il est en effet difficile de ne pas tracer des parallèles avec la situation politique internationale : son succès, dans un contexte européen de résurgence du populisme, pourrait-il anticiper celui de Marine Le Pen ou d’Éric Zemmour lors des prochaines échéances électorales ?
L’essor et le succès de la Ligue et de son leader annoncent-ils l’implantation du Rassemblement national et de Marine Le Pen dans le panorama du gouvernement national français ? Celle-ci, selon une stratégie qui rappelle celle de Matteo Salvini, a annoncé vouloir se présenter aux présidentielles de 2022 probablement sous une étiquette nouvelle, « Marine Le Pen présidente »3. Le passage de la Ligue du Nord à la Ligue Salvini Premier pourrait-il avoir anticipé un possible passage du Front national au Rassemblement national jusqu’à Marine Présidente ?

Matteo Salvini représente le paradigme de la gouvernance et de la propagande populiste montante en Europe. En Espagne, cette posture politique est incarnée par le parti d’extrême droite Vox, l’un des principaux mouvements politiques espagnols depuis 2018. Aux Pays-Bas, les partis populistes Parti pour la liberté (PVV) de Geert Wilders et le Forum voor Democratie (FvD) de Thierry Baudet ont une représentation importante à la Chambre des représentants. En Autriche, Heinz-Christian Strache, leader du FPÖ, le parti d’extrême droite, a été vice-chancelier du pays, au pouvoir aux côtés des conservateurs. En Belgique, après la débâcle électorale de 2014, le Vlaams Belang, parti d’extrême droite flamand, a triplé son score et est devenu le deuxième parti de Flandre : il est aujourd’hui annoncé par différents sondages à la première place aux élections de 2024 avec 25 % des voix.
Comme l’historien Pierre Rosanvallon l’explique, « le phénomène du populisme n’a pas encore été véritablement pensé, tant nous sommes surtout attachés à caractériser sociologiquement les électeurs populistes ou à discuter ce dont il est le symptôme ou encore à sonner le tocsin sur la menace qu’il représenterait4 ».
J’ai passé beaucoup de temps avec Matteo Salvini, l’une des personnalités populistes au succès le plus retentissant, dont le parti Lega Salvini Premier compte aujourd’hui cent trente trois députés au Parlement italien.
Animée par la volonté de comprendre ce qu’est le populisme, j’ai passé des mois à le suivre, lui et son équipe, lors de la campagne pour les élections régionales de 2020, où il briguait en particulier l’Émilie-Romagne, Région historiquement rouge.
J’ai discuté, voyagé, déjeuné et dîné avec lui, observé de tout près ses relations et ses réactions. Ce livre est le fruit de cette immersion dans le populisme.

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