Ma vie sur un tabouret : Autobiographie
"Nulle fée ne décide du destin d'un artiste par un seul coup de baguette qu'on appelle le don. Il en faut un second, et c'est souvent le hasard qui le frappe. Parce qu'il y avait à la maison un Erard pourvu de deux chandeliers, parce qu'un voisin de palier l'a initié au jazz et à l'improvisation, l'enfant, puis l'adolescent ont, en quelque sorte à leur insu, mis en résonance et développé des aptitudes à coup sûr hors du commun, mais qui auraient pu demeurer virtuelles.
Il faut aussi le courage. Celui du jeune algérois sûr de son talent qui "monte" à Paris pour y chercher fortune et se retrouve, en quête d'embauche, sur le pavé de la place Pigalle, parmi les laissés pour compte du métier de musicien. Il va lui falloir "payer son dû", comme disent les Américains. Solal a joué dans les pires orchestres, où le jazz était absent, et dans les plus prestigieux. A la sueur de son front, il a gagné l'estime, le respect, puis l'admiration de ses confrères.
Du côté du public, la reconnaissance s'est fait attendre. [...] La Suite en ré bémol, première oeuvre ambitieuse, vidait de ses danseurs la piste du Club Saint-Germain. Cela ne le rendait pas populaire. En 1960, Jean-Luc Godard lui confie la musique d'A bout de souffle, son premier et plus fameux film. Pour Martial, ce coup d'essai est un coup de maître. En 1963, Solal est invité au Festival de Newport, l'une des grandes manifestations de la saison jazzistique aux Etats-Unis. L'invitation s'accompagne d'un engagement de deux semaines dans un club new-yorkais. La prestation de Martial ne passe pas inaperçue. [...]
La personnalité de Martial Solal s'est révélée de bonne heure. Au fil des pages de ce livre, on verra se dessiner le portrait d'un jeune musicien exigeant et lucide. Exigeant envers lui-même : s'il accepte les influences - mieux : s'il les revendique -, il se garde de copier qui que ce soit. Lucide : il voit bien qu'autour de lui, hormis Django Reinhardt, on joue "à la manière de", et pour ne pas donner dans ce travers, il s'interdit d'écouter les disques. Quant à la musique commerciale, qu'on appelle parfois populaire, mais qu'il qualifie plus judicieusement de "musiquette", il la déteste, comme il déteste les faiseurs et les frimeurs. En revanche, il ne cache pas sa fierté d'avoir partagé le podium avec un Lester Young, un Lee Konitz ou un Dizzy Gillespie. Avec le regret d'une absence, celle de Charlie Parker, son dieu."
André Hodeir, extrait de la préface
