Dans la prison en flammes

Auteur : Ryan Chapman
Editeur : Autrement

Dans la prison de Westbrook, quelque part dans l’État de New York, une émeute éclate : c’est une mutinerie. Un détenu fort en gueule s’est barricadé dans la salle informatique où il travaille à la revue littéraire qu’il a fondée derrière les barreaux. Déterminé à ne pas rôtir sans rien dire, il se lance sur Internet dans une dernière diatribe, virulente invective adressée au monde entier.
Comment cet émigré sri-lankais devenu portier sur Park Avenue a-t-il échoué en taule ? Est-ce lui qui a déclenché l’incendie ? Dans la prison en flammes, les livres engloutis au cours de sa vie finiront-ils par lui servir à quelque chose ? Et tandis que le danger se rapproche, Twitter s’enflamme pour ce huis clos en live.
Ce premier roman acide est un petit bijou d’humour (noir).

Traduction : Nathalie Bru
20,90 €
Parution : Janvier 2020
220 pages
ISBN : 978-2-7467-5503-1
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Extrait

Lopez, juste avant qu’ils le poignardent dans la cour – peut-être l’hiver dernier, ou peut-être le précédent – vous savez ce qu’il a dit ? Il a dit : « Le temps se rit de nous tous. » Prononcer ces mots-là à la fin – car il savait que c’était la fin, bien sûr qu’il le savait, et bien sûr que nous aussi, sans doute – non mais quelle présence d’esprit ! Faisant fi de l’usage vieillot de la phrase, Lopez a imprimé au moment une vraie solennité. Et nous l’avons tous ressentie, nous les badauds rassemblés dans la cour. L’ombre d’un nuage pressé, je l’avoue, m’a valu de manquer ce petit assassinat du vendredi. Il a fait sombre, puis clair, et Lopez gisait là, sur le banc de musculation grinçant. Tout le monde évitait ce banc, ses couinements aigus oblitérant la virilité qu’un équipement plus solide était censé promouvoir. Lopez : la bravoure incarnée! De tels moments ne s’oublient pas, chers lecteurs. Je me souviens d’une scène surjouée que j’ai vue des mois plus tard dans un téléfilm inoffensif diffusé sur Lifetime – l’une des rares chaînes qu’on nous autorise. L’acteur, qui se prenait visiblement pour Marlon Brando, y chuchotait à son ex-femme en larmes : « Le temps se rit de nous tous. » Secouant la tête, j’ai lancé à personne en particulier mais d’une voix dont la puissance m’a surpris : « Tu ne sais pas de quoi tu parles ! » Lopez – poignardé dans la cour l’hiver dernier et non le précédent, j’en suis presque certain –, vous le connaissez. Vous vous souvenez sans doute de « Mes chaînes pleureront ce soir », son exécrable nouvelle parue dans le Volume I, numéro 2. Je vais en faire un bref résumé aux lecteurs coincés hors de l’espace abonnés : sous les verrous pour incendie criminel, « Rodrigo » inonde le ciment de la cour Sud d’émouvants portraits à la craie de sa fille qu’il n’a jamais vue. Il imagine ses traits : le nez de sa mère, ses grosses joues à lui, de grands yeux de biche. Dans la nouvelle, Lopez a consacré des paragraphes douloureusement interminables à ces dessins qu’aucun codétenu ne foulait. (Crédibilité : faible.) Passons. Le sujet des portraits grandit : la petite devient jeune adulte. C’est en tout cas ce que croit Rodrigo. Jusqu’au jour de sa libération, où notre joyeux drille reçoit à point nommé une missive de son ex-femme : elle s’est débarrassée du fœtus une semaine après son incarcération. (N.B.: Ayant adoré ce rebondissement à l’humour digne d’une nouvelle de O. Henry, le directeur de la prison exigea la publication du texte. Les protestations de votre humble rédacteur en chef tombèrent dans l’oreille d’un sourd.)
Alors que l’émeute gagne en intensité dans le Bloc A et que l’ActionCopter des Action News de la chaîne WXHY vrombit en cercles incessants au-dessus de nos têtes, caméra à l’affût du moindre signe d’agitation, j’y repense et je félicite Lopez d’avoir redonné du sens à une phrase aussi éculée. « Le temps se rit de nous tous. » Il a instillé dans l’acte de mort une pointe de sublime, sublime autrement absent de sa prose sirupeuse. Serait-il le Harry Crosby de Westbrook ? Les lecteurs prompts à faire usage de Wikipedia apprendront que Crosby, enfant de Boston à l’âme flâneuse, poète raté mais mécène réussi, qui fut un éditeur de Joyce, d’Eliot et d’autres types, s’en fut spectaculairement en compagnie de sa maîtresse lors d’un meurtre-suicide ritualisé. Lopez était beaucoup moins dandy et beaucoup plus belliqueux, je vous l’accorde. Il n’empêche : le vieil imprésario vit peut-être toujours dans la peau de notre collègue défunt. Nous envions ceux qui tirent leur révérence comme ils l’entendent, nous espérons la même chose pour nous-mêmes, et notre arrogance nous pousse à croire en secret que cette fin-là sera la nôtre. J’ai vu de nombreux hommes, au moins quatre, s’en prendre verbalement à leurs agresseurs extérieurs – qu’ils soient de chair et de sang, chthoniens ou cancéreux. Une réaction normale et naturelle qui ne surprendra personne. Et moi, comment vais-je partir ? Je m’interroge. Sacré vieux veinard de Lopez qui a pris à bras-le-corps son trépas juste là, dans la cour, poignardé l’hiver dernier, ou peut-être le précédent. C’était l’hiver, en tout cas, où l’on nous a distribué les vestes neuves. Il s’est effondré près des portes, je me rappelle, à hauteur du petit amas pointilliste de cendres noires sur le mur, là où tout le monde écrasait sa cigarette. La façon dont je quitterai pour ma part ce bas monde appartient à celui qui viendra à bout le premier de la fragile barricade que j’ai dressée à l’entrée de la médiathèque Will et Edith Rosenberg pour l’excellence journalistique dans les arts pénitentiaires : deux casiers renversés, un bureau de professeur tout ce qu’il y a de plus ordinaire, une collection presque complète d’Encyclopédie Britannica (édition de 2006), le tout assorti d’un empilement précaire de fauteuils de bureau Aeron. Si la chance est avec moi, le directeur Gertjens franchira le premier la traverse. Ma présente situation le touche probablement, et j’ose espérer qu’il reconnaît aussi en quoi il en est complice. Je le vois déjà m’aider à enjamber d’un bond le système de climatisation, pour renverser le double vitrage en verre trempé et me ruer dans les bras de mes fans, followers et autres futurs amants. N’importe qui d’autre, sans le moindre doute, me planterait une lame en plein visage.

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