Tombeau de Saint-Simon
Pierre Lafargue use, comme Saint-Simon son glorieux aîné, de l'art du contre-pied. Dans ses deux précédents livres, et avec ce Tombeau, il en dit plus que maints littérateurs up to date sur notre époque qu'il décrit comme "galimaffrée de romans et fort gâtée par eux qu'elle croit très supérieurs à la réalité, chose dont ils sont médiocrement nourris". A la cour, qu'elle soit républicaine ou royaliste, le regard est un langage. Saint-Simon observe et écrit ce qu'il observe. Il observe le néant de la vie courtisane bien qu'il y participe autant qu'il cherche à s'en déprendre. Et c'est cette ambiguïté là qui fait sonner singulièrement tous ses écrits. Pierre Lafargue s'approprie le langage de Saint-Simon, et en même temps, le réinvente. Une écriture prise dans une histoire littéraire admirable, celle du XVIIIème siècle, et qui, paradoxalement, parce qu'elle est singulière, apparaît aujourd'hui comme une langue nouvelle. Et pour mieux fustiger ceux dont "le nez respire le plancher plutôt que l'exigence". Dès lors et comme l'écrivait Gérard Guégan dans Sud-Ouest : "nul ne peut lui échapper, ni ceux (et ils sont nombreux) qu'il épingle tels des papillons morts (...) Lafargue n'a pas fréquenté ses aînés pour singer leurs manières ; il a, à leur contact, fortifié son humeur. (...) ne pas se laisser abuser par les "importances" qui transforment ses contemporains en valets, voire en grooms. (...) Sa langue a la saveur d'un fruit qu'on ne cultive plus guère : le coing. Sous la robe de velours, l'âcreté du premier coup de dents, puis la succulence de la chair une fois accommodée. Cela ne s'imite pas, ni ne s'apprend. Cela existe déjà dans la terre qui porte le fruit, entendez la morale qui soutient l'écriture". On élève ici un monument. Il y fallait du marbre, du bronze. Quelque chose de redoutable. Donc, Tombeau. Lecteur, ici tu seras à ton affaire car tu sais rire, tu sais que le grand est aimable, et qu'il aime donner l'exemple de son rire. Et comme ton coeur s'émeut devant les grands spectacles, tu en auras pour ton argent. Tu y reviendras. En y revenant, tu comprendras des subtilités qui t'auront échappé d'abord, mais beaucoup d'autres te resteront obscures - tu devineras qu'elles sont admirables. Insiste. Approche. Saint-Simon parle. C'est quelque chose.
