Hautes Terres. La guerre de Canudos
Correspondant de guerre, Euclides da Cunha raconte la répression, en 1896-1897, du soulèvement de Canudos conduit par son chef mystique Antonio Conselheiro, et il construit un mythe fondateur des plus complexes. Dans ce livre inclassable où le paysage, le climat et la flore sont des acteurs fondamentaux de la guerre, il fait passer le souffle de l’épopée et renvoie dos à dos deux barbaries : le mysticisme retardataire et la modernité aveugle...
Extrait
Le plateau central du Brésil descend sur les rivages du sud en escarpements massifs, hauts et abrupts. Il surplombe les mers, se délie en méplats nivelés par les faîtes des cordillères maritimes, qui s'étirent du Rio Grande au Minas. Mais en dérivant vers les terres septentrionales, il diminue graduellement d'altitude et descend vers la côte orientale par des gradins, ou des étages répétés, qui le dépouillent de sa primitive grandeur en l'éloignant considérablement vers l'intérieur.
Ainsi le voyageur qui contourne ce plateau en allant vers le nord observe-t-il des changements notables de reliefs : d'abord le tracé des montagnes, continu et dominateur, qui le ceint et se détache en saillie sur la ligne projective des plages; puis, sur les rives entre Rio de Janeiro et Espirito Santo, un appareil littoral tourmenté, composé de l'envergure désarticulée des chaînes, hérissé de sommets et rongé d'anses, se déployant en baies, s'émiettant en îles, se désagrégeant en récifs dénudés, tels les décombres du conflit séculaire que s'y livrent les mers et la terre; ensuite, après le 15e parallèle, une zone où s'atténuent tous les accidents de terrain - des chaînes s'arrondissant, adoucissant le contour des talus, et se fractionnant en collines aux coteaux indistincts sur la ligne d'un horizon qui s'amplifie; jusqu'à ce que, sur la côte de Bahia, le regard, libéré des écrans montagneux qui le repoussaient et l'écourtaient, se dilate pleinement vers l'occident, et plonge au coeur de la terre immense qui émerge lentement dans l'ondulation lointaine des plaines...
Ce faciès géographique résume la morphogénie du grand massif continental.
Ce que démontrerait une analyse plus intime, opérée par une coupe méridienne quelconque, le long du bassin du Saõ Francisco.
On voit en effet que trois formations géognostiques disparates, d'âges mal déterminés, viennent s'y substituer ou s'entrelacer en des stratifications discordantes ; la domination exclusive de certaines, ou la combinaison de toutes, forment les traits variables de la physionomie de la terre. Surgissent d'abord les puissantes masses gneissogranitiques, qui s'incurvent à partir de l'extrême sud en un amphithéâtre démesuré, élevant les admirables paysages qui enchantent et trompent si bien les regards inexpérimentés des étrangers. Après avoir bordé la mer, elles progressent en chaînes successives, sans prolongations latérales, jusqu'aux confins du littoral paulista qui se transforme en un large mur d'appui pour les formations sédimentaires de l'intérieur. La terre surplombe l'océan, le domine du sommet des pentes ; et du haut de ces pentes, comme si l'on avait gravi la rampe d'une scène majestueuse, on comprend toutes les exagérations descriptives - du gongorisme de Rocha Pita aux géniales extravagances de Buckle - qui font de ce pays une région privilégiée, où la nature dresse son laboratoire le plus prodigieux.
