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Extrait

Le Jardin des supplices

Auteur : Octave Mirbeau
Editeur : CreateSpace Independent Publishing Platform

Ce quai m’offensa. Il était sale et défoncé, couvert de poussière noire, jonché de vidures de poisson. De puantes odeurs, des bruits de rixes, des chants de flûte, des abois de chiens nous arrivaient du fond des taudis qui le bordent : maisons de thé vermineuses, boutiques en coupe-gorge, factoreries louches. Clara me montra, en riant, une sorte de petite échoppe où l’on vendait, étalés sur des feuilles de caladium, des portions de rats et des quartiers de chiens, des poissons pourris, des poulets étiques, enduits de copal, des régimes de bananes et des chauves-souris saignantes, enfilées sur de mêmes broches…
A mesure que nous avancions, les odeurs se faisaient plus intolérables, les ordures plus épaisses. Sur le fleuve, les bateaux se pressaient, se tassaient, mêlant les becs sinistres de leurs proues et les lambeaux déchirés de leurs pauvres voilures. Là vivait une population dense – pêcheurs et pirates – affreux démons de la mer, au visage boucané, aux lèvres rougies par le bétel, et dont les regards vous donnaient le frisson. Ils jouaient aux dés, hurlaient, se battaient ; d’autres, plus pacifiques, éventraient des poissons qu’ils faisaient ensuite sécher au soleil, en guirlandes, sur des cordes… D’autres encore, dressaient des singes à faire mille gentillesses et obscénités. (p.156)

{Octave Mirbeau (1848~1917), Le Jardin des supplices, 1899}