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Extrait : 

Trahison

Auteurs : Pierre Bellemare, Jean-François Nahmias
Editeur : Flammarion

L'affaire Farewell

5 mars 1981. L'hiver s'attarde à Moscou. Alors qu'en Europe occidentale, le printemps est en avance, ici, il neige et il fait froid. Bien qu'il ait mis le chauffage, Luc Lemoine n'a pas chaud dans sa voiture. Il est garé depuis un bon moment dans cette large avenue qui borde le parc Lénine et celui qu'il attend n'est toujours pas là... Luc Lemoine est ingénieur chez Thomson, la grande firme d'électronique française. A près de quarante ans, il a brillamment conduit sa carrière et il a des responsabilités commerciales importantes en URSS. Pourtant, ce qu'il est en train de faire n'a rien à voir avec sa fonction ni avec ses compétences : il est en mission d'espionnage.
C'est son supérieur hiérarchique, Paul Parent, qui lui a demandé ce service. Bien entendu, il pouvait refuser, mais moralement il s'est senti obligé d'accepter. Et maintenant, le voilà engagé dans une aventure abracadabrante... Paul Parent lui a dit l'identité de l'homme qu'il allait rencontrer, sans lui préciser comment il le connaissait. Il s'agit d'un colonel du KGB, répondant au nom de Vladimir Vetrov. Il allait lui remettre des microfilms et en échange, il a demandé, selon ses propres termes, un «livre de poésie française».
Un livre de poèmes en échange des secrets du KGB, cela semble une plaisanterie et pourtant, apparemment, ce n'en est pas une. Luc Lemoine s'est demandé comment trouver une telle chose à Moscou et il s'est souvenu qu'il avait emporté avec lui le Lagarde et Michard XIXe siècle, avec lequel il avait étudié. L'ouvrage est passablement défraîchi et il y a quelques annotations qu'il a faites lui-même en marge...
Luc Lemoine sursaute : perdu qu'il était dans ses pensées, il n'a pas vu l'homme s'approcher de sa voiture. La portière du passager s'ouvre, tandis qu'un courant d'air glacé pénètre dans le véhicule. Un Russe d'une cinquantaine d'années prend place à ses côtés. Il est de corpulence athlétique, avec un visage énergique, aux traits marqués par l'existence. Il enlève sa chapka couverte de neige et lui tend la main.
- Enchanté de faire votre connaissance, Monsieur Lemoine ! Il parle français avec un fort accent slave, mais avec aisance.
- Vous avez ce que j'avais demandé ?
Luc Lemoine lui tend le Lagarde et Michard.
- C'est mon ancien livre de classe. Il y a aussi des prosateurs, mais les poètes sont tous là.
Vladimir Vetrov le prend en main, indifférent à son aspect fatigué et le feuillette. Il a un large sourire.
- C'est bien, c'est très bien !... Vous êtes marié, Monsieur Lemoine ?
- Oui. Ma femme m'a accompagné ici.
- Vous habitez Paris ?
- Oui.
- Parlez-moi de Paris...
L'ingénieur dit ce qui lui passe par la tête, faisant naître un air ravi chez son interlocuteur.
- Je suis enchanté, Monsieur Lemoine, positivement enchanté ! Je ne veux plus rencontrer personne d'autre que vous. Vous le direz à Paul, n'est-ce pas ?
Il met sa main à sa poche et en sort un mince rouleau de pellicule.
- Tenez !... Vous avez là l'emplacement de tous les radars américains, les codes pour entrer à la maison blanche, les codes des ambassades américaines pour communiquer entre elles, les déplacements des sous-marins nucléaires français pour les six mois à venir et quinze personnalités de l'Ouest qui travaillent pour nous.
Luc Lemoine écoute, incrédule. Il n'y a rien à dire devant un tel discours. Il a, en revanche, un message à transmettre de la part de son supérieur.
- Avez-vous besoin d'argent ? Si oui, dites-moi combien. Vladimir Vetrov hausse ses larges épaules avec irritation.
- Quel argent ? Ce que je vous donne n'a pas de prix ! Je fais cela pour que les choses changent.
Il se radoucit.
- Mais je veux bien une cassette du groupe Queen pour mon fils et une cassette de Léo Ferré pour moi. Et aussi, une bouteille de cognac.
Il ouvre la portière et tend de nouveau sa main.
- Nous nous reverrons. J'aurai bientôt des choses plus importantes pour vous.
(...)