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Extrait : 

Buvard : une biographie de Caroline N. Spacek

Auteur : Julia Kerninon
Editeur : Actes Sud

Après s'être levée pour me serrer la main, Caroline s'était assise sur un fauteuil au soleil, dehors, et m'avait désigné le siège près du sien. Posé là, enfin immobile après le trajet cahotant en bus d'Exeter jusqu'au trou d'herbe où elle vivait, j'avais soudain douté de la justesse de ma présence ici. La femme qui me faisait face maintenant - yeux d'acier, jambes interminables dans un pantalon laissant voir deux pieds aux ongles laqués de rose rouge - ressemblait tellement peu à un écrivain qu'il paraissait absurde que j'aie pu vouloir à un moment l'interroger au sujet de son oeuvre, pousser l'indélicatesse jusqu'à pénétrer sa propriété pour la questionner, elle, à propos de livres portant son nom. J'avais été à deux doigts de me relever, demander pardon pour lui avoir fait perdre son temps, et repartir en sens inverse, confus, mais Caroline N. Spacek ne m'avait pas laissé le choix :
- Alors, mon lapin, par où est-ce que tu veux commencer ? Elle souriait en parlant, d'un sourire un peu féroce, alors j'avais balbutié que j'avais apporté un dictaphone.
- Très bien.
Elle avait tendu la main et je n'avais rien pu faire d'autre que lui remettre la machine. Elle s'était assurée de la présence d'une cassette, avant de presser le bouton REC d'un geste sûr.
Même ses mains étaient bronzées. Elle les avait croisées derrière sa nuque, comme pour me dire : Allons-y. Tu as voulu voir à quoi ressemblait un écrivain ? Je t'attends. Mais à ce moment-là, j'étais resté muet.
Comme si la regarder ne me demandait pas déjà toute mon énergie. Après tout, c'était la première fois de ma vie que je voyais un écrivain d'aussi près, et rien ne m'avait préparé à ça. Caroline me regardait aussi, et finalement, elle avait eu un petit rire.
- Et voilà. Vous êtes tous les mêmes. Vous m'envoyez vos atroces petites lettres qui me donnent l'impression que votre survie dépend de moi, je vous fais venir, je prends le temps pour ça, et une fois arrivés ici vous restez collés à me mater comme des imbéciles. Et c'est pathétique. Fais-le savoir, quand tu partiras d'ici. Va leur dire de ma part que je ne suis à personne d'autre que moi et que je ne réponds pas au téléphone. Que je ne donne rien et que je ne reçois plus personne. Moi non plus, je ne sortirai plus de mon lit pour moins de dix mille dollars - parce que dans mon lit, je travaille. Et il n'y a rien qui m'intéresse davantage aujourd'hui. Dis-leur. Et qu'ils me laissent en paix.
(...)