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Extrait

Une colère noire : Lettre à mon fils

Auteur : Ta-Nehisi Coates
Editeur : Autrement

« Je ne craignais donc pas seulement la violence de ce monde mais aussi les règles conçues pour t’en protéger, les règles qui allaient imposer à ton corps des contorsions pour affronter le quartier, d’autres contorsions pour être pris au sérieux par tes collègues, et d’autres contorsions encore pour ne pas donner de prétexte à la violence ­policière.
Toute ma vie, j’avais entendu des gens dire à leurs filles et leurs­ garçons noirs d’être “deux fois meilleurs”, ce qui ­revient à dire “accepte d’avoir deux fois moins”.
Ces ­paroles étaient prononcées sur un ton de déférence religieuse, comme si elles recelaient quelque qualité ­tacite, quelque imperceptible courage, alors qu’en fait ­elles ne prouvaient qu’une chose? : on avait un fusil pointé sur le front et une main qui nous ­faisait les poches. C’est comme ça que nous perdons ­notre douceur. C’est comme ça qu’ils nous arrachent notre sourire. (…)
Il me semblait que le pillage redoublait d’intensité à cause de nos propres règles. Voilà ce qui me frappait : le trait commun caractéristique de tous ceux qu’on rangeait dans la ­catégorie de la race noire, c’était l’inévitable soustraction du temps, car ces instants passés à préparer notre masque – ou à nous préparer à devoir accepter deux fois moins – ne pouvaient jamais être rattrapés. L’unité de mesure de cette soustraction du temps, ce n’est pas la vie entière, mais ­l’instant. »