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Extrait

Le détroit du Loup

Auteur : Olivier Truc
Editeur : Points

Jeudi 22 avril.
Lever du soleil : 3 h 31. Coucher du soleil : 21 h 15.
17 h 44 d'ensoleillement.

Détroit du Loup, Laponie norvégienne. 10h45.

Depuis plus d'une heure, la plupart des hommes demeuraient invisibles.
Certains se cachaient depuis bien plus longtemps. Ils patientaient, placés stratégiquement sur les deux rives distantes de cinq cents mètres. Ceux en embuscade sur Kvaløya, l'île de la Baleine, occupaient leur poste depuis la veille au soir.
Loin là-haut, le soleil dominait la scène depuis un long moment.
Difficile de somnoler. Difficile de bouger sans être vu. En cette mi-avril, la lumière imposait sa présence même en pleine nuit.
Mais personne ne parlait encore de nuit. Ils veillaient, attendant patiemment le signal.
Une forme brune allongée dans une barque conservait la même attitude impassible.
Les insectes virevoltants autour des hommes les laissaient insensibles. Ils avaient la peau tannée des coureurs de toundra, les yeux clignant à peine pour ne rien perdre du moindre mouvement. Certains fumaient pour tromper l'ennui, trop loin pour que l'odeur les signale, et uniquement après s'être assurés de la direction du vent. D'autres buvaient de leur thermos de café. Ils grignotaient des tranches de renne séché, lisaient les dernières nouvelles sur leur téléphone mobile, regardaient des vidéos sur YouTube, avec une seule oreillette, l'autre oreille aux aguets.
Allongé dans la barque, Erik Steggo observait le ciel. Le jeune homme commençait à sentir la chaleur, signe qu'elle allait bientôt devenir pénible. La température atteignait pourtant à peine 3 ou 4 degrés, mais ses couches de vêtements le maintenaient au chaud.
La neige couvrait encore la rive, même si la fonte s'amorçait. La blancheur dominait aussi les montagnes aplanies.
Il les apercevait en se tournant un peu, lentement. Erik reconnaissait les sentiers courus si souvent.
Il songea à enlever une épaisseur de vêtements, mais renonça, cédant à la torpeur agréable dans laquelle il baignait. Le simple clapotis de l'eau suffisait à le rafraîchir, le bruissement des vagues à le tenir éveillé.
La barque attendait du côté terre ferme, vers le sud.

Sans la voir de son angle de vue, Erik imaginait la pierre sacrificielle qui se dressait sur l'autre rive, roc pointé vers le ciel.
Par le passé, des générations d'hommes s'y étaient recueillis avant l'opération qu'Erik et les siens allaient entreprendre. Ils connaissaient les risques. Ils savaient comment les éviter. Quand le destin se montrait clément.
Le jeune homme dans l'embarcation n'avait pas eu le temps d'y déposer une pièce d'offrande. Il avait demandé à Juva de s'en occuper. Juva avait promis. Une promesse, c'était important.
Le bruit s'approcha. Un groupe se détachait. Venait vers lui. Erik se recroquevilla au fond de la barque. Il sentait le souffle nerveux à quelques dizaines de mètres, l'entrechoquement sur les galets. Mais le souffle ne se rapprochait plus, maintenant. A nouveau calme, puissant toujours, mais plus calme.
Cette alerte avait mis Erik en sueur. Il respira profondément. Il oublia le souffle lourd et laissa sa pensée vagabonder vers le roc pointu et son offrande. Erik n'y croyait pas complètement. Mais il aimait la poésie de ces lieux mystiques.
Anneli, elle seule avait pu lui ouvrir les yeux et l'âme sur ces beautés cachées. Anneli. C'est pour elle aussi, pour eux, qu'il fallait réussir.
Il essaya de se concentrer à nouveau. Il ne pouvait se relever pour regarder, mais la tension qui allait grandissant indiquait que le moment approchait.