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Extrait : 

En territoire Auriaba

Auteur : Jérôme Lafargue
Editeur : Quidam

32°45'07.6"N
9°00'24.2"W
A quelques milles au large de Oualidia, côte marocaine
Le 20 octobre 1854, au petit matin
Temps très frais, océan calme, ciel dégagé

Le rafiot d'Aïmane se dandine au gré d'un doux roulis depuis qu'il a affalé la grand-voile. Le vent Fa conduit plus loin qu'à l'accoutumée, au terme de multiples virements de bord. Étonnant ce souffle serein, qui s'est tu d'un coup. Par acquit de conscience, Aïmane a péché quelques sardines, mais il n'est pas venu pour cela, il n'en a pas besoin. Sa trentaine finissante a dû une nouvelle fois affronter la colère de son frère aîné la veille au soir. Les ruelles du village résonnent encore de ses invectives. Il lui faut toujours une bonne raison pour s'attaquer à lui. Il vit seul, il ne travaille pas assez, c'est un rêvasseur, un bon à rien. Quelle plaie ! Pourquoi n'aurait-il donc pas le droit d'exister selon ses propres principes ? Plutôt que de subir encore ces récriminations, il a préféré s'éclipser à l'aube, et ainsi calmer la violence qui monte en lui dès que l'autre se met à crier. La chance ne l'abandonnant pas tout à fait, il a pu sortir de la lagune par le chenal principal à la faveur d'une marée haute. Non que la profondeur ait jamais été insuffisante pour partir, mais il trouve plus agréable de gagner l'océan sans risquer de racler le fond avec la quille.
Aïmane s'est assis à la proue de son embarcation, son poing gauche serrant Pétai. Le clapotis des vaguelettes contre la coque éclabousse parfois ses jambes pendantes. Il regarde l'horizon sans le voir, il pense à ce petit bateau qu'il a construit de ses mains, qui est sa seule possession, sa seule fierté. Il se souvient des quolibets lorsqu'il le mit à l'eau pour la première fois et qu'il s'est essayé à la manoeuvre. Plusieurs jours avaient été nécessaires avant qu'il ne comprenne les logiques du vent. Au bout de deux semaines, grâce à des conditions favorables, il avait réussi à dompter son matériel et sa peur. Aïmane était un paria parmi la communauté, mais un paria craint et sans doute respecté. Il ne s'expliquerait jamais l'attention dont Pavait entouré alors cet explorateur français avec lequel il avait lié connaissance voilà une quinzaine d'années. Apparu par surprise, suscitant la plus grande méfiance en dépit de la protection du sultan, il n'était resté que trois jours, accompagné de trois guides de Tanger, où résidait la grande majorité des Européens. Tous les deux communiquaient essentiellement à l'aide de dessins, car ses compatriotes refusaient de traduire les propos d'un pauvre tel que lui, en dépit des admonestations du jeune Français. Pas beaucoup plus vieux qu'Aïmane, il le pressait de l'accompagner sur le rivage, insistant sur la qualité du vent dans la région, puis ils déambulaient dans la partie haute du village, pour mieux distinguer la trace des courants. Et il griffonnait dans un calepin coques, mâts, barres de dérives, donnait plusieurs exemples de gréements, lui enseignait la façon d'assembler les différentes pièces de bois, le moyen de les traiter puis de les entretenir. Pour finir par exiger de l'un de ses guides la traduction des termes les plus importants, moyennant une substantielle augmentation des émoluments du coquin. Puis il fit quelque chose qui laissa Aïmane pantois, et enracina le jeune homme dans le rejet social et un univers de féerie intérieure, ce qui en réalité lui convenait miraculeusement. (...)