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Extrait

Voyage d'automne au Japon

Auteur : Georges Bogey
Editeur : Livres du monde

Il y a dans le monde des centaines de pays à découvrir, alors pourquoi aller ici plutôt que là ? Pour Georges Bogey, le choix du Japon s’est révélé par la pratique du judo, discipline éducative qui l’a rendu désireux de connaître son pays d’origine. En allant au Japon, il est parti à la recherche du réel qui a nourri son rêve. Il en rapporte « son » Japon, celui qu’il a découvert et ressenti, où se mêlent tradition et modernité, teinté des feuilles rouges des érables, « ces arbres qui se colorent pour passer du temps auprès des hommes. »
«Voyager c’est, par-delà les frontières, faire dialoguer les goûts, les couleurs et les idées. Les arômes et saveurs du pays étranger transforment, sans les dénaturer, les arômes et les saveurs du pays natal.»

Le bout du monde, enfin presque…

Nos véritables premiers pas au Japon nous les faisons à Otaru ville portuaire, forestière et austère de l’île d’Hokkaido. Dans cette grande île âpre du nord il n’est pas rare de voir deux à trois mètres de neige pendant une grande partie de l’hiver. Les nombreuses forêts d’Hokkaido, nous dit-on, sont peuplées d’ours et autres bestioles peu accueillantes C’est là que le Japon est le plus proche de son voisin russe, puissant, redoutable et rarement rieur. Nous cherchons en vain notre image d’Épinal japonaise : un paisible temple zen avec son sous-bois verdoyant, son jardin minéral, ses roches moussues, ses ruisseaux, son étang peuplé d’impavides koïs. Pas de carte postale de ce genre, ici. Dans ce Japon du bout du monde, la mer est sombre et les forêts profondes. Premier contact un peu rude mais assez stimulant avec le pays.

Brume de novembre
Inquiétante et attirante
La terre inconnue.

Dans le ryokan d’Otaru on dort sur les tatamis dans des futons que le personnel déplie le soir et replie le matin. Un yukata est mis à notre disposition pour aller à la douche et au bain. Il y a dans la chambre le nécessaire pour le thé mais ni lavabo, ni douche, ni WC. En France, un hôtel aussi dépouillé serait suspecté d’inconfort et même d’insalubrité. Ici, tout est tellement rutilant d’ordre et de propreté que l’ambiance en apparence spartiate devient tout à coup chaleureuse et sécurisante.

(...)

Prendre une douche avant le bain

On sait aujourd’hui de source d’eau chaude sûre que l’expression « heureux comme un poisson dans l’eau » est une déformation de l’expression « heureux comme un Nippon dans l’eau. » Présente dans tous les logements, la salle de bain japonaise est composée de deux parties dont les fonctions sont totalement différentes. Il y a la douche où l’on se lave, il y a le bain où l’on se baigne. On se lave sous la douche pour entrer propre dans l’eau propre du bain. L’eau de la douche nettoie, l’eau du bain purifie. Au Japon on ne prend pas un bain, c’est le bain qui nous prend, c’est l’eau qui nous saisit, nous lie, nous délie, nous relie, nous pacifie, nous bonifie.
Les bains publics disposent d’un ou plusieurs bains où l’eau est de température et de nature différentes. Ici la nudité ne pose pas question. Ni la pudeur ni le voyeurisme n’existent au Japon. Les bains publics ne sont plus mixtes depuis l’arrivée des Américains qui, s’appuyant sur leur bible, avaient la conviction que la nudité était honteuse. « Dieu appela l’homme et lui dit : « Où es-tu ? » L’homme dit : « Je t’ai entendu passer dans le jardin. J’ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché. » (Genèse 2,3) La nudité marquée du sceau de l’infamie : incompréhensible pour un Japonais !
La pratique du bain d’eau chaude est ancrée dans les mœurs japonaises depuis des temps immémoriaux. Cette culture du bain trouve son origine dans l’amour qu’ont les Japonais pour la nature, pour la propreté et pour l’eau en tant que symbole de la vie et de la régénérescence. L’archipel nippon compte des milliers de sources chaudes c’est donc tout à fait naturellement que les Japonais ont utilisé ces bassins naturels, certains grands comme des baignoires, d’autres comme des piscines. Autour de certains d’entre eux des stations thermales se sont développées.
Quand à partir de 1970, les salles de bain individuelles se sont généralisées, les bains publics ont connu une baisse de fréquentation mais ils n’ont pas disparu pour autant. Les Japonais ont conscience que s’ils peuvent trouver à domicile toutes les vertus de l’eau, il leur manquera, s’ils s’enferment chez eux, la dimension communautaire du bain. Le bain public est un peu l’équivalent de la place du village où l’on vient se rencontrer et se parler.
L’un des plus anciens et des plus beaux bains du Japon, le bain public de Matsuyama, est encore habité par tous ceux qui sont venus là entre ses colonnes au fil des siècles pour se reposer et parler à mots feutrés près de la fontaine de granit à l’eau bruissante. Nous sortons à la tombée de la nuit. Les rues s’éclairent peu à peu. Chaussés de getas qui font un bruit à la fois sec et feutré de grêle légère sur les dalles de la rue, accompagné du froufroutement doux de leurs yukatas, les Japonais et les Japonaises quittent le bain mais la douceur de l’eau ne les quitte pas. Nous aussi, nous rentrons chez nous à pas lents.

Tous purifiés
Par l’eau vivante et vibrante
Le soir est paisible.

(...)

Baguettes ou fourchette ?

Quand, après avoir découvert le feu, l’homme du néolithique commence à faire cuire ses aliments dans l’eau, une question cruciale se pose : comment retirer sa nourriture des braises ou d’un liquide en ébullition sans se brûler ? Deux solutions sont trouvées. L’Occident fait un copier-coller de la main ouverte et invente la cuillère et la fourchette. Les Chinois utilisent des baguettes parce que, dit-on, l’empereur Yu le Grand, pressé de se servir dans l’eau bouillante, coupa deux branchettes à un arbre pour saisir, en le pinçant, l’aliment qu’il convoitait.