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Extrait

Six mois entre deux rives

Auteur : Nicole Ligney
Editeur : Rémanence

Combien de temps s’est écoulé entre la mairie du 17e et la place de la Concorde ? Cinq, dix minutes, certainement pas plus, je ne sais pas, mon esprit est ailleurs, à me répéter les questions que je vais poser, sachant que rien ne se déroule jamais comme on l’a imaginé.
Nous traversons la Seine. Une péniche chargée de sable croise un bateau-mouche. L’avenue Félix Faure est bloquée. Mon pouls s’accélère. Ne pas être en retard. Le boulevard Lefebvre et la rue de Vaugirard défilent à toute allure. Le dôme du Palais des Sports scintille sous le soleil timide. Le taxi me dépose. J’entre dans le grand hall du Salon du Livre et repère le stand sur le plan.
— Bonjour, j’ai rendez-vous avec Mademoiselle McKye.
— Elle vous attend dans le petit salon, là, derrière.
— Bonjour, je suis Lili Ledieu.
— Bonjour. Rubene.
Elle est restée assise en tailleur sur son fauteuil. Converse, jean fendu au genou, bonnet d’où s’échappe une mèche de cheveux bruns. Et ses fameuses lunettes aux verres bleus. Je ne vois pas ses yeux.
— Vous qui aimez la solitude, cette foule ne vous fait pas peur ?
— Oh, je suis un peu en retrait, et j’ai mes lunettes !
Lunettes qu’elle fait glisser sur le bout de son nez pour me regarder bien en face. Foudroyée du regard.
Il me semble que je mets un temps fou à trouver mon carnet dans mon sac. Je fais tomber mon stylo prestement rattrapé, mes doigts tremblent légèrement, Rubene semble s’amuser de la situation. Il faut que je récupère mon sang-froid.
Je me sens bizarre, décontenancée, mais je sais pourquoi. McKye m’intimide et je suis fatiguée. Nouveau job. Rythme soutenu, nocturnes deux fois par semaine, régime pizzas-champagne instauré par Eva, la rédactrice en chef.
J’adore l’ambiance, le sérieux de nos réflexions, cet hebdo fait pour les femmes par des femmes, avec intelligence et respect. J’aime l’urgence et le stress que nous procure le calendrier à respecter, les fous rires partagés qui nous font tenir, les départs de la rédaction au petit matin, les «à tout à l’heure» ensommeillés.
Je m’amuse à travailler. Et les jours passent à une vitesse phénoménale. Lucas a eu le temps de rentrer, de rester deux semaines en France puis de repartir en Australie après un arrêt en Thaïlande. Ici, c’est la course. Son absence ne me pèse pas trop, pas de temps pour le manque.
Et quand il semble étonné que je ne puisse pas le rejoindre, ne serait-ce qu’une semaine, je lui raccroche quasiment au nez. Les vacances ne sont pas au programme. Aucune envie d’un tour dans le bush par 30 °C et de kangourous dans le paysage, même avec Lucas pour compagnon de voyage.
À quelques jours de l’ouverture du Salon du Livre,
bien que je ne veuille pas y aller pour ne pas croiser les éditeurs plaqués quelques mois auparavant, j’avais consulté le programme.
L’invitée d’honneur était Rubene McKye. Et j’adorais cette fille.
Six ans plus tôt, j’avais dévoré Les dessous des flamants roses, un best-seller vendu à des millions d’exemplaires. Un roman flamboyant et troublant dans lequel Rubene McKye faisait se télescoper l’histoire sombre d’Alice, adolescente tourmentée, et Alice au pays des merveilles. La première était hantée par l’eau et les flamants qui allaient bientôt en manquer.
La seconde s’ennuyait au bord de l’eau, se laissait glisser dans l’inconnu et jouait au croquet avec des flamants roses en guise de maillet. L’adolescente superposait l’image de l’oiseau avec celle de la femme, obsédée par leur même fragilité, pendant qu’Alice s’aventurait dans un univers violant les lois, absent de conventions et de bon sens. L’une et l’autre étaient en quête d’identité, se retrouvaient captives de leurs cauchemars. L’une et l’autre se cherchaient et se persuadaient qu’on ne pouvait se contenter d’apparences. Pour vérifier les sentencieuses affirmations des grandes personnes, elles n’avaient d’autres moyens que de traverser le miroir.
Puis Rubene McKye, pour qui ce livre n’était destiné qu’aux adultes rêvant de retrouver l’innocence de l’enfance, n’hésitait pas à casser le mythe de Lewis Carroll, dévoilait son attirance pour les fillettes, comparant son Alice au pays des merveilles à la mallette de jouets et de poupées qu’il avait toujours avec lui au cas où, dans un jardin public, il rencontrerait la petite fille de ses rêves.
Quant à l’eau, pourtant indissociable de la vie des hommes et des flamants, elle la voyait en un abîme où se côtoyaient la vie et la mort, comme dans le Styx. Le livre se terminait sur l’envol de flamants roses, symboles de l’âme migrante des ténèbres à la lumière.
Avec cette dialectique de légende, la jeune écrivaine s’était retrouvée propulsée sur le devant de la scène littéraire.
En voyant son nom sur l’écran, j’avais été tentée.
— Eva, on ne fait rien sur le Salon du Livre ?
— Pas le temps, nous sortons dans une semaine. Mais dans le numéro suivant... un portait peut-être. Qui est l’invité d’honneur ?
— Justement, c’est McKye, elle est géniale !
— Géniale écrivaine, mais vraie chieuse ! Je l’ai rencontrée à la sortie des Flamants, elle ne répondait à mes questions que par oui ou par non. C’est une handicapée de la vie cette fille !
Je n’ai pu faire qu’une critique du livre et elle a exigé de la voir. Aucune correction puisqu’elle ne m’a jamais recontactée !
— Si je décroche l’interview, j’ai combien de colonnes ?
— Si tu arrives à la faire parler tu as une pleine page. Mais bon courage !
— Accroche-toi, me glisse ma copine Laulau à l’oreille. J’ai lu tous ses bouquins, j’adore. Eva a dû la refroidir, avec toi, tu vas voir, ça va coller.
Rubene McKye a la réputation d’être une grande timide, une Californienne secrète, tapie dans son repère de Big Sur, ne pouvant écrire loin de l’océan. Une femme talentueuse, mystérieuse, entourée de toute la suspicion que le mystère implique. À la parution des Flamants quelques photos d’elle avaient été publiées: McKye à sa table de travail, ambiance monacale, lunettes aux verres bleus sur le bout du nez; McKye dans le désert, assise sur le marchepied d’une Jeep noire; McKye en skate dans les rues de San Francisco. Images d’une enfant sérieuse grandie trop vite, d’une ado devant son jouet, d’une jeune femme rieuse sortie de son sanctuaire habituel.
Dans quelle galère m’étais-je mise ? Pourquoi proposer une interview alors que j’ai horreur d’interviewer ! Je n’aime écrire que des guides de voyage, sur le terrain, avec Lucas; des papiers de société pour lesquels j’enquête auprès de gens qui me font confiance parce que je leur ressemble; et des bios, seule, le nez dans la doc. C’est à elles que va ma préférence. La matière est là, alignée sur le sol, je pioche et j’opère. Une autopsie en quelque sorte. J’analyse l’âge, les excès, le cœur et ses amours, les passions destructrices ou porteuses d’espoir, la vie, la mort, le passé, l’héritage... Je suis seule avec des fantômes. Mais une interview ! Que peut-il sortir d’un dialogue entre une solitaire et une sauvage ?
Par malchance, j’avais obtenu le rendez-vous.
Je devais faire vite. Replonger dans les Flamants , les deux polars qui avaient suivi et le petit dernier, un recueil de poèmes très écolos.
Le jour venu je suis fébrile : McKye m’impressionne. Et puis comment vais-je m’habiller
?
Être à l’aise, surtout. J’ai fouillé mon placard, t-shirt, jean et pull noir, ma petite veste kaki, une écharpe. Non, pas mes baskets, mes mocassins de cuir fauve. Mon sac fourre-tout, mon stylo, mon carnet Moleskine, celui de Chatwin et d’Hemingway.
Maintenant je suis devant elle, et son regard me transperce, et j’en perds mes moyens, et je vais la foirer cette interview. Je le sens.