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Interview croisée Le passage, Franck Thilliez2007-05-25
Si le monde de l'édition est bien mystérieux pour certains ou cruel pour d'autres, il est surtout un monde avec ses règles, ses contraintes, ses échecs et ses succès. Si les « grosses » maisons d'édition font parfois rêver les auteurs, certaines « petites » indépendantes n'ont rien à leur envier et leurs auteurs non plus. Les éditions Le passage et Franck Thilliez, nous confirment que la force vient parfois d'une rencontre forte, d'une confiance inébranlable et comme le souligne Franck Thilliez: « On ne change pas une équipe qui gagne ».
Rue des livres - Votre maison d'édition a déjà quelques années d'existence, pouvez-vous nous retracer son histoire ?
Le passage - Le Passage a aujourd'hui six ans d'existence. C'est une maison d'édition indépendante, située à la Bastille, à Paris, diffusée et distribuée par Volumen/Le Seuil, et qui compte à ce jour une petite centaine de titres à son catalogue. Mais Le Passage, c'est avant tout une équipe de cinq personnes et une bonne cinquantaine d'auteurs.
Rue des livres - Vous avez plusieurs collections au sein du « passage »: beaux-livres, essais, polars...
Le passage - La maison s'est en effet développée dans trois directions : la littérature générale, le polar et les livres d'art (beaux livres, monographies, guides d'architecture, livres d'esthétique).
Rue des livres - Est ce un libre choix ou l'opportunité des manuscrits que l'on vous a proposés ?
Le passage - Cela a vraiment été un choix, et ce dès la création de la maison. Au départ, simplement par volonté de faire quelque chose dans chacun des ces domaines. Egalement pour des raisons économiques, car chacun de ces domaines obéit à des rythmes et à des coûts de productions très différents. Mais très vite, ces trois secteurs se sont révélés beaucoup plus perméables que nous ne le croyions et des échos se sont fait entendre entre littérature, polar, beaux arts. Adrien Goetz, par exemple, qui a publié chez nous Une petite légende dorée, un roman qui flirte avec le polar, avant que ne paraisse Ingres Collages, un essai sur Ingres. Ou encore Laurent Martin, Maïté Bernard, Gilda Piersanti, Thierry Crifo qui franchissent allégrement les frontières entre polar et littérature générale.
Rue des livres - Comment est composé votre ou vos comités de lecture et comment se fait le choix des manuscrits édités ?
Le passage - Comment se fait le choix ? C'est à la fois tout simple et très difficile à expliquer. C'est par l'enthousiasme que suscite le manuscrit. Ce sentiment, à la fois très personnel et que l'on souhaite pourtant tellement faire partager, que l'on « tient » là quelque chose.
Rue des livres - Quels conseils donneriez-vous aux auteurs lorsqu'ils vous envoient leurs manuscrits ?
Le passage - Peut-être un seul conseil, mais qui relève plus du bon sens : essayer auparavant d'approcher nos livres, et voir si leur texte leur paraît, même de loin, correspondre à ce que nous faisons.
Rue des livres - De nombreux prix ont couronnés vos livres et vos auteurs. Franck Thilliez, lauréat de la 7ème édition du polar SNCF en fait partie. Se faire éditer, pour lui n'a pas été une évidence au début, il raconte:
Franck Thilliez - En effet, c'était un véritable parcours du combattant. Comme n'importe quel "écrivant" qui cherche à être publié, j'ai envoyé mon premier manuscrit à de nombreux éditeurs. Dix exemplaires partaient par vagues succésives par la poste ("la voie des pauvres", comme on dit) Et les refus ont plu. Lettres types pour la plupart, ce qui est assez blessant quand on voit le travail et le temps que prennent l'écriture d'un roman. C'était à chaque fois une longue attente, deux ou trois mois, avant de procéder à de nouveaux envois vers d'autres éditeurs plus petits, et ainsi de suite. Je ne sais pas si beaucoup de personnes le savent, mais mon tout premier roman n'était non pas "Train d'enfer pour ange rouge", mais "Conscience animale", un roman qui avait été publié à l'époque (2001) par un éditeur internet. C'est peut-être le fait d'avoir été publié, même avec une diffusion très limité au début, qui m'a encouragé à poursuivre. Car il faut beaucoup de persévérence, de volonté, pour être édité, et juste une petite part de chance, peut-être...
Rue des livres - Et puis c'est la rencontre avec « les éditions le passage ».Comment cela s'est-il déroulé ?
Franck Thilliez - "Train d'enfer pour ange rouge" avait été publié dans une petite collection de polars, "Rail noir", et j'avais déjà entamé la rédaction de "La chambre des morts". Quand le manuscrit était prêt, j'ai décidé de tenter à nouveau ma chance avec un ensemble d'éditeurs qui disposaient d'une bonne diffusion (la diffusion est très importante pour la visibilité du livre). J'ai bien évidemment commencé par les plus gros (sait-on jamais !), puis, devant les refus qui recommençaient, j'ai poursuivi vers des structures plus petites. Et les mois passèrent...
Je commençais sérieusement à désespérer, et c'est alors qu'un jour, le coup de fil magique a sonné . Je m'en souviens encore, il était 22h30, on était en février ou mars. Marike Gauthier, des éditions "Le Passage", m'annonçait qu'elle voulait publier "La chambre". Rêve ou réalité ? Réalité ! Vous imaginez la joie ! Le roman sortait 6 mois plus tard, un moment innoubliable.
Rue des livres - Pouvez-vous nous parler de cette rencontre ?
Le passage - C'est par le manuscrit La Chambre des morts que nous avons rencontré Franck. Et ce fut immédiat. Un récit maîtrisé de part en part, la force des images, le sens du suspense… A la lecture de son manuscrit, nous avons tout de suite reconnu la plume d'un auteur hors du commun.
Rue des livres - Bien au-delà , de la relation auteur-éditeur, on ressent une vive complicité entre vous, comment expliquez-vous cela ?
Le passage - Après la rencontre avec ses textes, cela a été pour nous un vrai bonheur de rencontrer une personnalité passionnée, attachante, réellement habitée par la passion de l'écriture, de l'intrigue, du texte
Franck Thilliez - Nous avons vécu ensemble une aventure extraordinaire. Auteur inconnu, petite maison d'édition, et, entre deux, "La chambre des morts", qui a été l'un des cartons de la rentrée 2005. Nous vivions le même rêve, celui de voir des efforts, un travail commun récompensé. Celui de montrer que l'ont pouvait réussir (tant côté éditeur, qu'auteur) quand on y mettait le coeur et les moyens. Et puis, il s'est passé un tas d'événements uniques autour de ce roman : Le cinéma, qui s'y est très vite intéressé, la sortie en livre de poche, les traductions à l'étranger, la participation à des prix littéraires... Tant d'événements que nous avons vécu comme autant de rêves, et qui ont forcément consolidé nos relations.
L'équipe du Passage est formidable et a un réel amour des livres, de l'édition. La réussite d'un livre, c'est un ensemble. Le livre doit être bon, évidemment (quoique !), mais il doit aussi être ardemment défendu auprès des libraires et des journalistes. C'est à ce niveau aussi que Le Passage a été exemplaire : l'éditeur croit réellement en ses livres, il ne publie pas pour simplement publier, et ne se contente pas de les livrer aux appétits de la jungle littéraire !
Rue des livres - Franck Thilliez connaît un grand succès et reste fidèle aux éditions le passage, quelle est cette force qui vous unit ?
Le passage - C'est vrai, notre aventure avec Franck a commencé sous les meilleurs auspices, puisque le succès a immédiatement été au rendez-vous… et ne s'est jamais démenti par la suite. Et c'est évidemment une joie pour un éditeur de pouvoir sur le champ partager une de ses découvertes avec le maximum de lecteurs (et bientôt de spectateurs puisque les romans de Franck vont être adaptés au cinéma). Cela prend malheureusement parfois beaucoup plus de temps…
Franck Thilliez - J'ai un peu répondu dans la question précédente. Le Passage portera toujours ses auteurs, même s'ils sortent un mauvais livre ou des livres qui ne marchent pas. C'est une grande différence avec d'autres maisons, qui peuvent obliger leurs auteurs à produire du "résultat", sous risque de mise à l'écart. Avec mon éditeur, nous travaillons en toute confiance et sérénité, sans arrière pensée. Cela contribue aussi, pour moi, à me sentir en paix et en sécurité dans ma tête. Et cet état d'esprit sain se ressent forcément dans l'écriture.
Une façon de travailler différente ? Certainement. Avec Yann Briand, par exemple, nous passons énormément de temps au travail de correction du manuscrit, afin de le rendre le meilleur possible. Je ne connais pas vraiment le fonctionnement des grosses maisons d'édition, mais je ne pense pas qu'elles puissent passer autant de temps avec leurs auteurs, vu le nombre de livres qu'elles sortent par an. Chez Le Passage, nous travaillons encore autour du livre de manière artisanale, au sens noble du terme.
Rue des livres - Connaissez-vous les autres auteurs du passage et si oui, votre éditeur joue-t-il un rôle de lien entre vous ?
Franck Thilliez - Oui, j'en connais quelques-uns, pas tous. Je connais plus particulièrement ceux qui écrivent des polars, comme Gilda Piersanti ou Laurent Martin. C'est toujours intéressant de discuter avec les autres auteurs d'une même maison d'édition, cela permet de partager nos points communs ou nos divergences. La plupart du temps, nous nous retrouvons sur les salons du livre, où autres manifestations littéraires. Nous aimerions nous rencontrer plus souvent, mais le monde va trop vite, malheureusement !
Je lis par contre pas mal de livres du Passage, du beau livre au roman... (le dernier livre sorti en date, "Le cabinet des curiosités médicales, est un pur nectar ! Je le conseille à tous les curieux ! )
Rue des livres - Beaucoup de maisons d'édition indépendantes ont actuellement des difficultés. Certains de vos auteurs sont couronnés de prix (Gilda Piersanti pour vert Palatino, Hélène Bonafous Murat pour morsures...), comment expliquez-vous votre réussite ?
Le passage - Peut être la force d'une maison indépendante comme la nôtre est-elle d'être d'une taille qui nous permet d'être en prise directe avec les choses. Nous sommes une petite équipe, soudée, qui a en partage le goût de la découverte, tout en gardant les pieds sur terre. Très concrètement, chacun au Passage travaille dans la même direction, avec un seul objectif : la mise en valeur de nos livres
Rue des livres - Quels sont les projets en cours des éditions du passage , à part, bien entendu, le nouveau polar de Franck Thilliez qui sortira en Août ?
Le passage - En août, La Mémoire fantôme de Franck Thilliez, donc. Mais aussi Echafaudage, le deuxième roman de Hélène Bonafous-Murat, ainsi que Et toujours en été , un magnifique premier roman de Maïté Bernard, autour de l'Argentine et de ses années noires, l'histoire d'un père en cavale et de ses filles.
Rue des livres - Votre nouveau livre sort en Août, toujours aux éditions le passage, signe de grande confiance de part et d'autre non ?
Franck Thilliez - En effet, je crois que cette confiance que nous avons l'un en l'autre est aussi l'un des moteurs de la réussite. Le Passage me fait confiance au niveau des histoires (je choisis de A à Z le genre d'histoire que je veux raconter, sans influence aucune), et je leur fais confiance... pour le reste ! Pourquoi changer une équipe qui gagne ? |
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