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Interview | | |
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Eric Bouhier2007-08-21
Médecin, scénariste, publiciste, nouvelliste, Eric Bouhier aime surtout jouer avec les mots. Son dernier ouvrage, "le Cabinet des curiosités médicales", nous a agréablement surpris.
Rue des livres - Médecin, scénariste, publiciste, nouvelliste.....vous avez un parcours de vie très atypique et très varié. Quel est le fil conducteur de tous ces projets ?
Eric Bouhier - Je me suis souvent posé la question et je crois que le mot clef, c'est la curiosité. Un projet en entraînant un autre, une rencontre en amenant une autre, voilà comment je me suis laissé entraîné dans des activités variées. La passion ne les précédait jamais, mais elle naissait avec chaque nouvelle expérience. Pour être franc je suis engagé à Médecins sans Frontières comme j'aurais accepté un poste dans petit hôpital de province. À l'époque nous étions peu à connaître cette ONG et leurs théâtres d'intervention me semblaient trop lointains pour que je puisse me projeter en rêve dans ce qui m'attendait. Loin de moi l'idée de "sauver le tiers monde" ! La seule envie de me confronter à une autre médecine, à d'autres peuples, d'autres cultures, suffit à me convaincre de tenter l'aventure.
L'admiration pour une femme hors du commun m'a fait connaître les enfants des rues du Guatemala et de La Paz, un quart d'heure d'entretien a décidé de ma brève carrière de chef de produit dans l'Industrie pharmaceutique, un premier slogan publicitaire récompensé par le Prix Stratégie m'a permis de devenir Directeur de Création et un coup de fil du fondateur du Samu Social m'a entraîné pendant dix ans dans cette aventure aux repères très incertains !
Rue des livres - Médecin de formation, vous avez exercé votre métier en travaillant pour Médecins sans Frontières et le Samu Social de Paris. Vous explicitez très clairement que la passion est venue après, au fil de l'expérience. Cette passion dans le vécu et le vivant, ne lui donne-telle pas toute sa force ?
Eric Bouhier - Je me rends compte que je viens de répondre à cette question. Cette façon de se laisser porter par les événements peut vous sembler un peu décevante. On aimerait imaginer des médecins aux motivations fortes, décidés à mener des combats qui font l'actualité. Ce n'est pas mon cas. Et me frotter aux drames humanitaires, qu'il s'agisse des réfugiés ou des SDF, m'a conforté
dans l'idée que le soin et le contact personnalisés étaient plus efficaces que les grands discours. On ne peut pas transformer chaque médecin en grand témoin de son temps et la réflexion humaniste nécessite un engagement de longue date et une connaissance approfondie des enjeux complexes de nos sociétés. Bien sûr que j'ai une opinion sur les origines de tous ces drames et des révoltes quotidiennes face à la bêtise et à l'appât du gain, responsables de tant de conflits et d'exclusion dans toutes les sociétés ! Mais je réserve cette opinion, fragile et changeante, à des cercles restreints et qui sait, peut-être un jour à un livre où je romancerai cette vie bien ordinaire confrontée à des circonstances extraordinaires.
Rue des livres - Après avoir abandonné la médecine « sociale » vous écrivez des ouvrages pour les laboratoires pharmaceutiques qui les diffusent auprès des médecins. Un choix d'écriture particulier, qu'en avez vous retiré ?
Eric Bouhier - Mon travail, en tant que directeur de création était d'inventer des slogans et de coordonner la création de campagnes publicitaires. Il faut savoir que le slogan est le degré zéro de l'écriture. Un exercice qui ne nécessite aucune disposition littéraire, simplement une prédisposition à jouer avec et sur les mots. Il se trouve que ma passion pour les écrivains de l'OULIPO (Queneau, Perec, calvino, etc.) et plus encore pour Frédéric Dard, qui m'accompagne depuis 35 ans, a nourri cette envie de m'amuser avec les mots. Je voulais néanmoins qu'il en sorte autre chose que cet exercice très limité des accroches publicitaires et, rapidement, je me suis mis à écrire des petits ouvrages de culture générale destinés aux médecins. Tous étaient basés sur le même principe ; prendre un mot clef du langage médical, une partie du corps souvent, et rédiger un digest de tout ce que cela me suggérait, bien au-delà de la science médicale.
Rue des livres - Comment se déroulent ce type d'écriture et d'édition ?
Eric Bouhier - Ainsi, j'ai écrit, des "dictionnaires" du nez, de la fatigue, des cheveux, des dents, de l'urologie, des "mots de tête", tous nés d'une plongée en apnée dans un océan de vrais dictionnaires, almanachs, catalogues, encyclopédies, digest ou bêtisiers, dignes de ce nom, ceux-là. J'ai réalisé ces livres dans le cadre de l'agence de communication que j'ai créée il y a maintenant plus de 15 ans, et les tirages ont toujours été de 10 000 à 30 000 exemplaires, mais livrés en une fois !!
Rue des livres - « Le Cabinet des curiosités médicales » est pour moi un véritable régal. Comment cet ouvrage a t il vu le jour ?
Eric Bouhier - Il est né de mes expériences d'écriture précédentes. L'idée m'est venu un jour, bien avant "les miscellanées de Mr Schott", auquel on compare de temps en temps mon livre, d'élargir le thème des ouvrages que je vous citais à l'ensemble de la médecine. Vous vous doutez que l'apprentissage de la médecine est quelque chose d'assez fastidieux, nécessitant d'ingurgiter beaucoup de connaissances livresques avant d'être confronté à la réalité médicale, celle de l'approche des malades. La deuxième idée a consisté à trier ce savoir puis à le classer dans un tout autre ordre que celui qui m'avait été imposé pendant mes études. C'est ainsi que j'ai reconstitué des listes que vous ne trouverez dans aucun autre ouvrage ; je les ai agrémentées d'anecdotes médicales souvent cocasses, de bons mots, d'un jargon dont la richesse honore notre belle langue française et d'une iconographie assez déroutante dans le cadre d'un ouvrage sur la médecine. Bref, ce grand fourre-tout embrasse toutes les spécialités médicales, toutes les époques et tous les continents et, comme je le dis en introduction du livre, il sert à tout, c'est-à-dire qu'il ne sert rien : enfin, à rien, si ce n'est au plaisir de découvrir la poésie du langage médical et de parcourir d'un œil distrait et amusé le génie de nos médecins et les affres de l'humanité confrontée au problème de sa petite santé.
Rue des livres - Le contenu de ce livre est très dense et vous a demandé beaucoup de recherche. Quelle a été la période la plus intéressante pour vous: la recherche ou l'écriture ?
Eric Bouhier - La recherche a été passionnante parce que je n'en mesurais pas la complexité, et les découvertes que j'allais faire. Il est évident que j'aurais été incapable d'écrire ce livre sur la base de mes seuls souvenirs. Si mon expérience m'a servi dans le choix des chapitres, le reste a commencé à prendre forme sur les bancs de la Bibliothèque Inter-Universitaire de Médecine, rue de l'École de Médecine à Paris. Un lieu magique où l'on travaille, environné par plus de 112 000 thèses de médecine accumulées depuis plus d'un siècle (et où il a été impossible de retrouver celle de Petiot, qui aurait peut-être usurpé son titre de Docteur!). J'ai complété toutes ces recherches sur Internet et plus encore en faisant appel aux lumières de bon nombre de mes confrères. J'ajouterais que je suis souvent revenu sur l'écriture avant de trouver un ton qui me convenait. J'ai fait le pari que ce livre serait d'abord destiné à un public non averti et qu'il serait de lecture "joyeuse". Quand on me dit qu'il est drôle, c'est le plus beau compliment qu'on puisse me faire ! Et quand le langage médical prend le dessus, je pense qu'il faut se contenter de savourer la poésie et l'extraordinaire richesse du vocabulaire médical et les inventions sémantiques des médecins qui, au fil de siècles, ont bâti ce langage professionnel. Comment ne pas se régaler en apprenant l'existence du syndrome de la main de la nuit de noces ou celle, récemment nommé, du syndrome des fibres de Cendrillon ! À condition de ne pas en être atteint soi-même, je vous le concède !
Rue des livres - Procédez-vous, comme beaucoup d'auteurs, par la recherche, la mise en place mentale du livre et ensuite l 'écriture ou avez-vous une autre méthode ?
Eric Bouhier - On ne peut pas comparer l'écriture de ce type de livre avec celle d'un roman ou d'un essai. Un cabinet de curiosités est inclassable (je cite en introduction 47 sous-définitions au terme "cabinet de curiosités) et je m'amuse en apprenant qu'il se retrouve dans des rayons différents en fonction de l'appréciation du libraire. Il paraît qu'il navigue entre les rayons "santé", "humour", "nouveauté…" et parfois à côté de la caisse, place enviable, paraît-il ! En réalité je crois que c'est un divertissement littéraire, mélange d'informations très documentées et de matière écrite. Et comme tout divertissement dont on invente soi-même les règles, il n'y a pas de repères par rapport à un autre type d'écriture ou de construction d'ouvrage. Je me souviens seulement avoir créé une première liste d'une centaine d'articles et donc de titres. Histoire de me rendre compte de la richesse potentielle du sujet. La suite, comme je le disais, a été partagée entre la recherche et l'écriture.
Rue des livres - Vous jouez avec dextérité avec le jargon médical, comme une forme de revanche sur son difficile apprentissage et sa richesse « imagée ». Pouvez-vous nous expliquer comment, l'influence de San-Antonio, vous a mené à ce style d'écriture ?
Eric Bouhier - Je vous parlais tout à l'heure de ma passion pour San-Antonio et plus généralement pour l'œuvre et le personnage de Frédéric dard. Elle date de mon adolescence où la découverte de cet auteur a été un choc et une vraie révélation. Soudain, bien au-delà de la truculence des personnages et des situations, je découvrais un hymne à l'amour, à l"amitié et à la vie, dont je me promettais de m'inspirer. Il faudrait que je m'en explique mieux, mais j'ai suivi mon idée et Dard, ses livres bien sûr, a été pour beaucoup dans mes choix professionnels et amoureux. On évoque l'influence des rencontres humaines dans le déterminisme d'une existence ; celle qui m'a guidé a été virtuelle en quelque sorte, à travers des histoires rocambolesques et un jeu avec les mots hors du commun. Frédéric dard disait "J'ai fait ma carrière avec 300 mots. Tous les autres, je les ai inventés." Il disait aussi "Les mots, c'est comme les pigeons, on peut les apprivoiser, mais un jour ou l'autre, ils vous chient dessus". Mais cela est une autre histoire !
Rue des livres - Vous avez, par ailleurs, effectué un travail très important sur ce même auteur, pouvez vous nous en dire plus ?
Eric Bouhier - La lecture est la grande distraction de ma vie, mais l'importance de l'œuvre de Dard a dominé tous mes autres choix. Pour écrire à mon tour, il fallait que j'exorcice un peu cette passsion, qui me poussait à céder trop facilement à l'écriture "à la san-antonio". J'avais aussi besoin de rendre hommage à cet homme qui m'a tant apporté. Je l'ai fait en relisant, avec l'aide d'un ami, les 175 romans du célèbre commissaire. Nous avons noté tous les passages où il évoque son enfance (il disait lui-même n'avoir " jamais guéri de son enfance") et nous avons collecté ainsi 80 pages de textes constituant une biographie inédite ou éparpillée sur 50 années d'écriture. Je ne savais qu'en faire. Puis un jour la famille de Frédéric Dard me reçut chez elle, en Suisse. Guidé par l'émotion, je ne savais où poser mon regard, dans ce décor qui avait été celui de Frédéric Dard. C'est alors que je découvris un tableau représentant saint Antoine de Padoue : saint Antoine chez San-Antonio !! Il ne m'en fallait pas plus pour réaliser ce que les deux hommes avaient en commun. C'était décidé, je ferai se rencontrer les deux "antoine". Je créais donc un décor, imaginaire mais qui leur ressemble, j'inventais les questions de saint Antoine et je pris pour réponses de Frédéric, celle que j'avais dénichées dans les 175 San-Antonio, sans en changer une virgule.
Voilà comment est né "Pour solde de tout compte", un dialogue improbable, édité à 100 exemplaires (et épuisé!), destiné à la famille et l'association des Amis de San-Antonio.
Rue des livres - Quels sont les retours du « cabinet des curiosités médicales » et en êtes vous satisfaits ?
Eric Bouhier - Tirés à 5 000 exemplaires, il a été réédité au bout d'un mois ! Depuis je crois qu'il vit sa vie, au gré des coups de cœur de libraires, qui, grâce aussi à la qualité très soignée de l'ouvrage, prennent plaisir à conseiller ce livre tout public qui fait sans doute partie de cette littérature un peu en vogue, que l'on dit "à picorer". Les témoignages de libraires enthousiastes sont du baume pour un écrivain, mais je dois vous avouer que l'accueil de la presse écrite ou radio (et même au Canada), m'a aussi beaucoup touché et m'a permis de découvrir des aspects du livre , comme la drôlerie, que je n'avais pas soupçonnés.
Rue des livres - Ce livre marque-t-il un tournant dans vos choix d'écriture ?
Eric Bouhier - Je sais qu'il n'y aura pas de suite à ce cabinet de curiosités, même si je n'ai, bien sûr, pas épuisé le sujet. J'ai remporté beaucoup de prix de nouvelles, frustré malgré tout de voir que cela n'aboutissait presque jamais à une publication (sauf Une minute de toute beauté, au Polar Point Seuil). Et je m'attaque à l'écriture d'un roman, encouragé par des écrivains comme François Bon, Muriel Barbery ou Martin Winckler, dont les critiques et compliments sur le "Cabinet des curiosités médicales" m'ont été très précieux et un véritable aiguillon pour me consacrer de plus en plus à l'écriture.
Rue des livres - Dans la mesure où "le cabinet des curiosités médicales" n'aura pas de suite, pouvez-vous nous dévoiler ce que sont les syndromes de la main de la nuit de noces ?
Eric Bouhier - Imaginez la jeune mariée dormant la tête dans le pli du coude de son tout nouveau mari, une chose qu'on ne fait que le premier soir, celui, romantiquement, de la nuit de noces !!
En faisant ainsi, elle comprime le nerf radial dans la gouttière qu'il traverse au pli du coup du coude. Au lever, le marié présente une paralysie radiale avec impossibilité totale de relever la main vers le poignet ! Une affection qui peut durer et qui est très handicapante. J'ai connu un militaire qui s'était provoqué lui-même un syndrome de la main de la nuit de noces; mais en dormant dans son camion, la tête appuyée sur le coude. Descendant de son camion le matin, il salua son capitaine qui venait à sa rencontre. Sa main était à 90 ° par rapport au poignet. Faites-le pour imaginer l'allure de son salut. Malheureusement pour lui, l'armée ne tolère pas que l'on se moque du salut militaire. Le capitaine lui infligea donc 15 jours d'arrêt, avant que j'explique en détail que ce n'était pas de la provocation ou un sketch de Pierre Palmade, mais une affection réelle, qu'on me demanda de rebaptiser pour la circonstance "syndrome de la main de la nuit dans le camion" ! Je vous garantie cette anecdote absolument authentique.
Propos recueillis par Marie-Laure |
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