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      Interview


    Yasmina Khadra

    2007-11-19

    Yasmina Khadra
    Yasmina Khadra, nait en Algérie en 1955. Si son père, dès l'âge de 9 ans l'inscrit dans une école militaire, le jeune Mohamed Moulessehoul, sait déjà, au plus profond de lui, que sa véritable passion c'est l'écriture. Après une carrière militaire, durant laquelle il écrit malgré tout, il se consacre aujourd'hui à l'écriture. D'une plume alerte, il passe sans souci, des romans policiers aux romans « politiques » dans lesquels il met l'accent sur les discours de sourds entre orient et occident. Aujourd'hui nommé directeur du Centre culturel algérien à Paris, Yasmina Khadra, homme de lettres, est sans doute avant tout, homme de coeur, profondément attaché au pays qui est le sien: l'Algérie.

    Rue des livres - Vous avez un parcours atypique, puisqu'après une carrière dans l'armée algérienne que vous quittez vous vous consacrez totalement à l'écriture, quand et comment est née cette passion pour l'écriture ?

    Yasmina Khadra - Je suis né pour écrire. Je tiens cela de ma tribu bédouine dont le savoir et le verbe avaient rayonné pendant des siècles sur le Sahara algérien et dans la région limitrophe. Mes ancêtres furent des poètes, des érudits et des sages. Leurs enseignements ont éclairé plusieurs générations de néophytes.


    Rue des livres - Vous écrivez depuis longtemps sous votre pseudo « Yasmina Kadhra », vous ne révélez votre véritable identité que tard, ce que l'on peut comprendre aisément. Vous choisissez le prénom de votre épouse, un pseudo féminin, est-ce en rapport avec l'admiration que vous avez pour les femmes algériennes ?

    Yasmina Khadra - D'abord pour l'admiration que j'ai pour mon épouse. Elle est la belle plus chose qui me soit arrivé. C'est une femme très simple, modeste mais d'une force de caractère et d'une présence d'esprits exceptionnels. J'aime sa correction, sa droiture et sa foi; j'aime l'écouter car ses conseils m'ont toujours servi. D'un autre côté, je reste persuadé que le malheur des nations arabo-musulmanes vient exclusivement de la disqualification de la femme. Marginaliser, voire déprécier la participation de la femme dans la construction plurielle de nos sociétés est une incoyable stupidité qu'il va nous falloir proscrire de nos mentalités. Garder mon pseudonyme féminin est une façon, pour moi, de combattre auprès de la femme arabo-musulmane, de lui dire tout le respect qu'elle m'inspire et tout l'amour que j'ai pour elle.


    Rue des livres - Vous maniez l'art de l'écriture avec un talent indéniable, puisque vous rédigez des nouvelles, des polars et des romans.Votre investissement personnel est-il le même dans toutes ses formes d'écriture et que pensez-vous de l'expression « le style Khadra » ?

    Yasmina Khadra - Je crois que j'ai un style. Mes lecteurs disent le reconnaître entre mille. C'est une façon singulière de raconter, écrire et traiter d'un sujet. Ma langue reste très proche de ma sensibilité de bédouin et je ne peux concevoir un texte sans l'installer dans cette poésie qui a, depuis des siècles, bercé les miens. Je suis très heureux de constater combien, en Occident, mon lectorat est attentif à ma façon d'écrire. Je reçois beaucoup de courrier qui m'encourage dans ce sens. J'ose ainsi espérer contribuer à rapprocher les cultures et à montrer combien nos différences nous enrichissent.


    Rue des livres - Votre trilogie « les hirondelles de Kaboul, l'attentat et les sirènes de Bagdad »sont des ouvrages majeurs dans votre bibliographie (l'attentat a d'ailleurs reçu le prix des libraires 2006) et vous déclarez, je cite : "Projeter le lecteur occidental dans l'Afghanistan des talibans, dans le conflit israélo-palestinien, ou dans l'Irak d'aujourd'hui, c'est lui donner un accès plus direct à la mentalité orientale ». Pensez-vous être une sorte de messager, en exerçant vos talents d'écrivain et une meilleure compréhension et tolérance des différences de mentalité permettrait-elle, de résoudre en partie les conflits mondiaux actuels ?

    Yasmina Khadra - Je ne suis pas un messager, je suis un homme alerte, vigilant, qui voit le monde courir à sa perte et qui essaye de réagir. Je sais combien les gens sont abusés par les raccourcis médiatiques et les stéréotypes politiques et, armé de mon expérience et de mon amour pour l'espèce humaine, j'essaye de calmer les esprits en remettant chaque chose dans son contexte. Je tente de rassurer les intelligences, d'éveiller les consciences et de mobiliser les esprits autour d'un merveilleux idéal qui s'appelle : la vie. Les gens, souvent, ne se rendent pas compte de la chance qu'ils ont d'être en vie. La vie est tellement précieuse qu'il devient impératif, obsessionnel de la préserver.

    Rue des livres - Vous portez un regard très dur (très certainement justifié) sur l'Algérie d'aujourd'hui puisque vous déclarez, non sans humour : « Nos gouvernants doivent comprendre que leur place est au musée de la Bêtise humaine ou bien à la fourrière. ». Ne pensez vous pas ce regard peut se porter sur beaucoup de gouvernants actuels ?

    Yasmina Khadra - Absolument. Le monde est en faillite intellectuellement et moralement. Les gouvernements sont dépassés par les événements et toutes les gesticulations qu'ils déploient ne sont que les signes précurseurs d'une débande planétaire. Je suis très inquiet, avec cet Occident narcissique et mégalo persuadé tenir les choses en main et qui n'arrête pas de cumuler les maladresses et les précipitations forcenées et un Orient sempiternellement égal à lui-même, avec ses fortunes basphématoires et son manque d'entrain frustrant livrant ses jeunesses au marasme tous azimuts avant de les abandonner au ressentiment, au renoncement qui en fait un cheptel propitiatoire à tous les détournements suicidaires, notamment idéologiques.


    Rue des livres - Quels sont, aujourd'hui, vos projets d'écriture et quelles lectures pouvez-vous soumettre à nos lecteurs ?

    Yasmina Khadra - Mon prochain roman revient en Algérie. Une histoire d'amitié et d'amour impossible. Un survol de l'histoire de mon pays à travers une saga qui commence dans les années 30 et se termine de nos jours. Parler de l'autre visage de la colonisation, bien sûr avec ses injustices et ses exclusions, mais en sortant des sentiers battus. Une sorte de travail de mémoire distancié. Nos deux pays, l'Algérie et la France, ont besoin de ne plus se voiler la face. Le passé ne doit pas empêcher la réconciliation. L'avenir nous regarde et nous devons apprendre à ne pas nous en détourner.


    Rue des livres - Vos livres sont mondialement reconnus, traduits en 14 langues, « Morituri » le roman qui vous a révélé a été adapté au cinéma. Vous déclariez en 2001 lors d'une interview au journal algérois Liberté : « J'ai vécu ma vocation d'écrivain quelque part dans un coin de ma solitude, avec l'espoir sans cesse grandissant de retrouver cette lumière qui me permettrait de retrouver la voie qui était foncièrement mienne : la littérature.". Pensez-vous aujourd'hui avoir retrouver cette lumière et que vous apporte-t-elle ?

    Yasmina Khadra - Cette lumière ne m'a jamais vraiment quitté. Elle est en moi depuis que je suis né. Ce sont les noirceurs du monde qui l'ont occultée par moments, sans parvenir à l'effacer ni à l'éteindre. Il me suffit d'écrire pour la retrouver. Et j'écris aussi pour la partager avec les gens que j'aime. Juste une petite chose : je suis traduit en une trentaine de langues, et non pas en 14. Cette audience me rassure et m'encourage dans mes convictions. C'est la preuve que nous pouvons, d'un bout à l'autre de la planète, nous comprendre et nous apprécier mutuellement. Ce n'est que de cette façon, dans cet élan généreux et sain, que nous pouvons enfin accéder à la maturité.

    Propos recueillis par Marie-Laure

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