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Panoramas, Regards

Panoramas, Regards

Auteur(s) : Jacques De Loustal, Philippe Paringaux

Editeur : Casterman

Un homme lit à l'aplomb d'une carcasse de crocodile ; un autre promène en laisse un gros oiseau placide ; un couple en pirogue pagaie au pied d'une île solitaire ; et puis, nombreux, des portraits de femmes, tour à tour hautaines, passionnées, indifférentes ou lascives.

Couleurs éclatantes et compositions subtilement décalées, Loustal égrène dans ce recueil une surprenante suite d'illustrations inédites, avec aux lèvres, on l'imagine, une ombre de sourire, tout en ironie retenue. Pour lui donner la réplique, habiller ces tranches de vies surgies d'on ne sait quelle rêverie tropicale, Paringaux, complice de toujours, a imaginé autant de courtes histoires acerbes et alertes, dont on se délecte avec jubilation. Une fois de plus, la mécanique imparable rodée par ces deux-là depuis des années fonctionne à la perfection.

A propos des auteurs Jacques de Loustal Architecte de formation, Loustal est rapidement attiré par l'illustration et la bande dessinée. Il y excelle et se fait remarquer pour sa technique du texte off placé sous le dessin. La majeure partie de ses albums (souvent sur des scénarios signés de Paringaux, Coatalem ou Charyn) et recueils d'illustrations ont paru chez Casterman. Il vit à Paris, dans le 18e arrondissement. Philippe Paringaux Philippe Paringaux a été le mythique rédacteur en chef du magazine Rock & Folk, avant de devenir romancier (Privé d'amour) et scénariste de bande dessinée, essentiellement en équipe avec Loustal. Ils ont signé ensemble une demi-douzaines d'albums, dont Coeurs de sable, Barney et la note bleue, Un garçon romantique, Kid Congo et, récemment, Le sang des voyous.

24,75 €
Vendeur : Amazon
Parution :
ISBN : 978-2-2030-0667-6
Extrait

LA PUTAIN IMPÉNÉTRABLE

Lorsqu'un client de passage baissait les yeux sur ce qu'il venait d'acheter et demandait à Petra par quel improbable concours de circonstances une blonde aussi blonde qu'elle avait pu échouer dans cet endroit infesté de fièvres, de moustiques et d'humains au poil plus noir que le trou du cul du diable, la jeune femme prétendait ne pas s'en souvenir. "No recuerdo", répondait-elle dans son mauvais espagnol teinté d'accent slave. Les habitants de Santa Lucia, eux, ne prenaient plus depuis longtemps la peine de lui poser la question. Mais tous se rappelaient comme si c'était la veille cet après-midi de janvier où, massés sur le vieux ponton en bois vermoulu qui ne tarderait pas à se disloquer sous leur poids, précipitant bon nombre d'entre eux vers une fin tragique (mais c'est une autre histoire), ils l'avaient vue apparaître toute de blanc vêtue sur la passerelle du vapeur asthmatique qui fait la navette entre la capitale de l'Etat et le rosaire de petites villes à la prospérité aussi ancienne qu'éphémère dont les branlantes habitations et les âmes qui les hantent n'en finissent pas de pourrir sur les rives du grand fleuve aux eaux couleur de boue.
Étourdie par le soleil et la suffocante moiteur de l'air ambiant, elle vacillait sur ses hauts talons tandis que deux soutiers au visage noir de charbon et/ou de naissance la suivaient en portant ses bagages - et plus d'un parmi les spectateurs l'avait prise pour une reine en visite. Mais ils n'avaient pas tardé à découvrir qu'elle n'était qu'une bagasa au bas-ventre plus doré qu'une pépite venue d'un pays tellement lointain qu'il aurait aussi bien pu s'appeler nulle part. Quant à la vie qu'elle avait vécue auparavant, aucun d'entre eux n'en avait la moindre idée. Pas plus les seringueros à la peau imprégnée de puissantes odeurs de jungle qui s'avachissaient entre ses cuisses laiteuses après avoir déposé quelques billets sur sa table de chevet que Luisa, la tenancière de la cantina-bordel, qui aimait pourtant à se considérer comme son amie et sa confidente. "La neige ne te manque pas, Petra ?" Elle haussait les épaules et allumait une autre de ces cigarettes mentholées que le "Juarez" apportait spécialement pour elle. Comme elle refusait de l'évoquer, tous, forcément, lui inventaient un passé rempli de larmes de glace et d'amours au couteau, là-bas dans une de ces contrées du globe où le froid vous fait tomber les doigts des mains.

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