Recherche
Plus d'un million de livres référencés
Roman de plage

Roman de plage

Auteur : Philippe Garnier

Editeur : Denoël

Jeune graphiste parisien divorcé Latino-Américaine, Stéphane récupère son fils Pablo, neuf ans, pour les vacances d'été. Ils sont expédiés dans un club de vacances sur une côte vénézuélienne minée par les glissements de terrain et les enlèvements toutes catégories.
Trois semaines dans une prison touristique de luxe peuplée de mères solitaire; et d'iguanes apprivoisés, où l'adulte et l'enfant doivent d'abord réapprendre : ensemble, mais aussi frayer avec l'étrange tribu des membres du club, repliée sur elle-même et nostalgique, hantée par les disparitions d'enfants... jussqu'à celle d'Anabel, qui soudain dérègle tout.

15,20 €
Vendeur : Amazon
Parution :
192 pages
ISBN : 978-2-2072-5978-8
Extrait

Il cherchait une petite porte pour passer de l'autre côté de la chaleur, mais il n'était plus très sûr de la trouver. Qui lui avait dit que le corps mettait trois jours à s'habituer ? Au bout d'une semaine, il avait toujours l'impression d'être enfermé du mauvais côté du mur. Cinq degrés de plus qu'à Caracas, et surtout cette humidité qui pesait sur chaque cellule de son corps. Il se leva pour faire quelques pas au soleil en examinant avec angoisse les deux iguanes apprivoisés du club qui s'exposaient à la lumière. La veille, il avait essayé un peu de Xanax, pour se détendre, mais le goût lui restait dans la bouche et il ne savait plus d'où lui venait cette amertume persistante, si c'était l'eau suspecte et irisée de la piscine, la bière Polar qu'il était seul à extraire du grand réfrigérateur du self ou cette odeur de plastique rance qui imprégnait tout, la plage, le kiosque et les chambres. Ses vieilles armes le lâchaient. Le Xanax l'avait plongé dans une légère sensation d'asphyxie. Il ressassait un certain nombre de conseils, comme de ne pas boire de rhum, sous peine de sentir son cerveau envahi par une bulle visqueuse, brouillant sa vision, rendant même hasardeuse sa progression vers le petit bassin où les enfants, eux, semblaient avoir trouvé la porte magique pour vivre heureux dans l'étuve.
Le problème du touriste, se disait-il planqué dans la salle du ping-pong, la seule climatisée à cette heure mortelle, le problème du touriste c'est qu'il reste un enfant attardé à qui on continue de promettre une journée formidable et pleine de surprises. Et cette attente, qu'il sait illusoire, contamine le peu de liberté qu'il s'accorde. Elle l'oblige même à faire semblant, par contrat, de croire en des instants de plus en plus factices. Qui promet les journées formidables ? se demanda-t-il en quittant son siège pour fuir un groupe d'adolescents qui venait de prendre possession de la salle. Qui promet ça ? Dieu ? les parents ? l'agence de voyages ? avant de se rendre à l'évidence qu'il devait lui-même endosser l'un de ces rôles et affronter le mur de chaleur de l'autre côté de la porte vitrée, s'aventurer sur les pas japonais qui menaient à la piscine en reconnaissant que finalement, oui, ce sentier de dalles asymétriques était parfaitement adapté à la foulée réduite de quelqu'un qui ne croit plus aux journées formidables mais qui doit arriver jusqu'au bord du bassin pour dire quelque chose comme «je vais te remettre de l'huile solaire» et aussitôt provoquer la gêne de Pablo face aux autres enfants. Il avait depuis longtemps perdu l'habitude de promettre quoi que ce soit, l'habitude de prendre soin de qui que ce soit, mais il se sentait tenu de faire cette apparition chancelante au bord du bassin. Il refusa d'enlever ses verres teintés pour mieux voir ce qui se passait à la surface du petit bain, bien qu'il commençât de se douter que Pablo n'y était pas, se résigna quand même à marcher le long de la piscine, remonta vers le grand bain en se disant que rien ne ressemblait plus à un enfant qu'un autre enfant, surtout en maillot, avec des lunettes de plongée. Il ne crut pas une seconde qu'on puisse perdre un gamin de neuf ans dans un si petit et si peu profond volume d'eau et que d'ailleurs, si Pablo venait de se noyer, l'effervescence générale serait parvenue jusqu'à lui, dans son réduit climatisé. Alors ? Fallait-il qu'il enlève ses lunettes ? Fallait-il qu'il ait l'air d'un type qui cherche son fils dans un club de vacances hermétiquement clos, où l'on ne rentre qu'avec une carte de membre ou sur invitation ? Il accéléra, sortit du sentier des pas japonais, et l'espace du club lui parut soudain catastrophiquement petit. En deux minutes il fut sur la plage, où cette fois, muni de ses lunettes de vue, il ne trouva pas son fils.

Donnez votre avis