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La passion selon Juette

La passion selon Juette

Auteur :

Editeur : Grasset

Sélection Rue des Livres

Juette est née en 1158 à Huy, une petite ville de l'actuelle Belgique. Cette enfant solitaire et rêveuse se marie à treize ans dans la demeure de ses riches parents. Elle est veuve cinq ans plus tard. Juette est une femme qui dit non. Non au mariage. Non aux hommes avides. Non au clergé corrompu. Violente et lucide sur la société de son temps, elle défend la liberté de croire, mais aussi celle de vivre à sa guise. Elle n'a qu'un ami et confident, Hugues de Floreffe, un prêtre : à quelles extrémités arrivera-t-elle pour se perdre et se sauver ? Car l'Église n'aime pas les âmes fortes...

De ce Moyen Age traversé de courants mystiques et d'anges guerriers, qui voit naître les premières hérésies cathares, Clara Dupont-Monod a gardé ici une figure singulière de sainte laïque. Elle fait entendre enfin la voix de Juette l'insoumise. Peut-être l'une des premières féministes.

Née en 1973 à Paris, Clara Dupont-Monod est l'auteur de deux romans, Eova Luciole (1998) et La Folie du roi Marc (2000), et d'un document, Histoire d'une prostituée (2003).

18,20 €
Vendeur : Amazon
Parution :
232 pages
ISBN : 978-2-2466-1571-2
Extrait

Tous les matins, je dois coudre. Ma mère m'attend dans la grande salle. Elle est assise devant le feu. Elle ignore le soleil d'automne qui trempe les pierres et tape contre les murs. Au-delà de la ville, les collines se laissent brûler le dos. Pourquoi restons-nous enfermées ? Je voudrais aller coudre sous l'arbre de la cour. Nous serions assises dans la lumière orange. Autour de nous, les toits et les clochers deviennent d'une pureté irréelle. Leurs contours sont très foncés. Ils tranchent avec l'éclat du ciel. L'ombre et le soleil se battent sans se mêler, dessinant l'échiquier que mon père installe pour les invités. Cette danse de noir et de blanc se déroulerait pour nous seules. Une voisine passerait, le panier rempli de poires, pour nous donner des nouvelles du monde.
Elle dirait en me regardant : «Comme tu es jolie !» Ma mère sourirait. Je serais heureuse d'être sous l'arbre à cet instant. Ce bonheur m'appartiendrait, blotti en moi comme un coeur orange.
Ma mère ne sourit pas quand je descends l'escalier. Peut-être que je ne suis pas assez jolie. Je dois m'asseoir. Je pose le tissu sur mes genoux. Il fait si chaud devant ce feu. Je sens mes doigts s'alourdir. Ils gonflent comme des tonneaux. Je suis sûre qu'un jour ils se déta­cheront pour tomber à mes pieds et je ne pourrai plus jamais manier l'aiguille.
Ma mère dit qu'on ne trouve pas de mari si on ne sait pas coudre.
La moitié de sa tête est éclairée par la lueur du feu. Elle fredonne, penchée sur son ouvrage.

Toutes étaient filles de Meuse
Même sol et même sang
Couronne à ma jeunesse heureuse
Même chanson et même accent.

Je regarde les tresses nouées sur ses tempes, le menton carré, les plis de sa tunique. Est-ce que Dieu la trouve belle ? Est-ce vrai que chacun est digne d'amour ? La silhouette est parfaitement immobile, sauf les doigts. Us bougent sur le tissu comme des algues blanches.

Pas seulement les amoureuses
Chacune tendre autour de moi
Chacune fille de Meuse
Le même coeur, la même voix.

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