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Talk Talk

Talk Talk

Auteur : T-C Boyle

Editeur : Grasset

Chacun d'entre nous est sommé, tous les jours et à tout propos, de décliner son identité. Qui êtes-vous ? Et comment le prouver, quand personne ne vous croit, quand personne ne comprend ce que vous dites et quand tout le monde vous prend pour un redoutable escroc recherché aux quatre coins de l'Amérique ? Tel est le cauchemar dans lequel est plongée Dana, victime d'un crime aussi violent que sournois : le vol d'identité. Cartes bancaires, numéros informatiques, mots de passe, signatures électroniques - dans ce merveilleux monde technologique, nous risquons de n'être plus rien qu'une combinaison de chiffres et de signes, que les pirates de l'état civil n'ont aucune peine à détourner. C'est l'un de ces vampires de l'ego, un certain William Peck Wilson, que Dana devra poursuivre sans relâche pour regagner le droit d'être elle-même. De malentendus en faux-semblants, ce roman en forme de " road-movie ", mené pied au plancher par un T.C. Boyle au mieux de sa forme est aussi une parabole sur la fragilité de nos identités, sur le langage et sur les dangers que nous encourons tous à vouloir vivre la vie des autres…

22,30 €
Vendeur : Amazon
Parution :
439 pages
ISBN : 978-2-2467-0271-9
Extrait

Elle était en retard, toujours en retard, c'était un de ses défauts, elle le savait, mais, d'abord, elle n'avait pas retrouvé son sac, et une fois qu'elle l'avait retrouvé (sous sa veste en velours bleu pendue à la patère dans l'entrée), c'étaient ses clefs qu'elle avait cherchées. Elles auraient dû être dans son sac mais elles n'y étaient pas et elle fit le tour de l'appartement - deux, trois fois - avant de songer à vérifier dans les poches du jean qu'elle portait la veille. Mais où étaient-elles donc ? Pas le temps de prendre un toast. Ou de faire griller du pain. Pas de petit déjeuner. Plus de jus d'orange dans le frigo. Plus de beurre, plus de fromage frais, non plus. Le journal sur le paillasson ne fut qu'un obstacle supplémentaire. Du café tiède comme du jus de chaussettes (était-ce un terme acceptable ? oui), du jus de chaussettes dans un mug maculé, puis vérification succincte du rouge à lèvres et de la coiffure dans le rétroviseur et la voilà qui mettait le contact et reculait dans la rue.
Sans doute remarqua-t-elle à la périphérie de sa vision une camionnette qui passait, fugace, dans la direction opposée, le chien pie qui reniflait une tache sur le bord du trottoir, l'arrosage automatique d'un voisin qui accrochait la lumière dans un miroitement de gouttes translucides, mais la montée d'adrénaline (ou les nerfs, qu'importe) ne lui permit pas d'y prêter attention. Sans compter qu'elle avait le soleil dans les yeux - ses lunettes noires, mais où étaient ses lunettes noires ? Il lui semblait les avoir vues sur la commode, dans un enchevêtrement de bijoux - ou était-ce sur la table de la cuisine, à côté des bananes ; elle avait d'ailleurs songé emporter une banane, ça se mangeait vite, c'était riche en potassium et en fibres - mais elle y avait renoncé parce qu'avec le Dr Stroud, mieux valait ne rien avoir dans le ventre. Elle se sustenterait d'air. Rien que d'air.
Se hâter, se dépêcher, se trémousser : racines latines, même triste et connotatif couperet du sens. Elle n'avait pas les idées claires. Elle était tendue, stressée, en retard. Et lorsqu'elle rejoignit l'angle de la voie rapide au bout de sa rue, elle connut un instant de bonheur car la voie était libre ; hélas, alors qu'elle faisait semblant de ralentir et passait la seconde avec une preste et experte pression sur l'embrayage, elle remarqua la voiture de police garée plus haut à l'ombre marbrée d'un 4 × 4.
Le temps s'arrêta, le flic figé au volant, elle-même lançant un regard impuissant, d'un air de se justifier, puis elle le dépassa en se maudissant tandis qu'elle le voyait exécuter un paresseux demi-tour et allumer son gyrophare. Elle perçut alors nettement tous les alentours : les palmiers aux troncs en forme d'ananas, aux jupes qui pelaient, les épines cuirassées des yuccas partis à l'assaut de la colline, les rochers jaunâtres et rougeâtres, une camionnette gris métallisé qui ralentissait pour la dévisager béatement lorsqu'elle se fut arrêtée sur une bande brune de terre - et, en contrebas, l'étendue pentue des toitures de tuiles avec, au loin, l'immensité bleue du Pacifique. Aucune raison de se presser désormais, absolument aucune raison. Elle observa le flic - l'agent de police - dans son rétroviseur latéral lorsqu'il ouvrit sa portière et releva sa ceinture (ils faisaient tous ça, comme si la ceinture, la matraque, les menottes et le colt à poignée noire, à eux seuls, résumaient leur personnalité). Puis il vint à sa hauteur, rigide.
Elle avait déjà préparé son permis et les papiers de la voiture : elle les lui tendit en offrande, l'air suppliant. Mais il ne les prit pas - pas encore. Il parlait, lèvres claquant comme s'il mâchait un paquet de nerfs. Mais que disait-il donc ? Ce n'était pas " permis " ou " papiers de la voiture ". Qu'est-ce que ça pouvait bien être... " Est-ce le soleil, là-haut dans le ciel ? " " Quelle est la racine carrée de 144 ? " " Savez-vous pourquoi je vous ai indiqué de vous garer sur le côté ? " Oui. C'était ça. Et elle connaissait la réponse. Elle n'avait pas marqué le stop. Parce qu'elle était pressée - pressée d'aller à son rendez-vous chez le dentiste, pensez ! - et qu'elle était en retard.
" Je sais, dit-elle. Je sais mais... j'ai rétrogradé, tout de même. "
Il était jeune, ce policier, pas plus vieux qu'elle, un conscrit, un contemporain, elle aurait pu danser à côté de lui, avec lui, au Velvet Jones ou dans un autre club du Lower State. Ses yeux étaient trop gros pour sa tête, exorbités comme ceux d'un boston-terrier... Comment s'appelait cette particularité ? L'exophtalmie. Le terme savant lui était venu instantanément et elle en ressentit un éclair de satisfaction en dépit des circonstances. Mais le flic, le policier... Il avait une sorte de mollesse dans la mâchoire, qui, combinée à ses yeux - liquides, mouillés -, lui conférait un air d'inachevé, comme s'il n'avait pas du tout son âge à elle mais était encore adolescent, un enfant hydrocéphale qui se serait déguisé, aurait revêtu un uniforme pour jouer à représenter l'autorité. Dès qu'elle ouvrit la bouche, elle vit son visage se métamorphoser. Elle avait l'habitude.
Il répondit et, cette fois, elle le comprit, lui tendit son permis de conduire, plastifié, et la fine liasse des papiers de la voiture ; mais elle ne put s'empêcher de lui demander ce qui n'allait pas, même si elle savait que son expression la trahirait. Quand elle posait une question, elle haussait systématiquement les sourcils, ce qui lui donnait un air accusateur ou irrité ; elle avait essayé de corriger ce défaut, avec des résultats mitigés. Le policier recula et parla encore tout en retournant à son véhicule pour une vérification de routine de son permis, sans doute, avant de rédiger la contravention standard pour non-respect du stop. Cette fois, elle se tut.
Pendant quelques minutes, elle ne s'aperçut pas du temps qui passait. Elle ne pensa qu'à ce que cette bêtise allait lui coûter, aux points qu'elle perdrait, au malus - était-ce cette année ou l'année précédente qu'elle s'était fait pincer pour excès de vitesse ? Sans compter que, maintenant, il était certain qu'elle arriverait en retard. Chez le dentiste. Tout ça pour le dentiste. Et si elle arrivait en retard au cabinet dentaire, comme la séance devait durer deux heures, au minimum, ainsi qu'on le lui avait notifié par écrit pour qu'il n'y ait pas de méprise, alors elle serait aussi en retard pour son cours - or elle n'avait personne pour la remplacer. Elle songea au problème du téléphone - sans doute pourrait-elle demander à la réceptionniste du dentiste d'agir comme intermédiaire mais quelle galère ! Quelle galère. D'où venait cette expression-là ? se demanda-t-elle. Elle décida de vérifier dans le dictionnaire des expressions usuelles quand elle rentrerait chez elle. Mais qu'est-ce qui lui prenait si longtemps, à ce flic ? Elle eut envie de se retourner pour lancer un regard foudroyant au pare-brise de la voiture de police étincelant sous le soleil, mais elle s'abstint et abaissa l'épaule gauche pour vérifier dans le rétroviseur.
Rien. Elle distingua une silhouette, celle du policier, ombre massive, tête baissée vers le volant. Elle jeta un coup d'œil à l'horloge du tableau de bord. Il s'était écoulé dix minutes depuis qu'il était retourné à son véhicule. Elle se demanda si c'était un débutant particulièrement lent, dyslexique, le genre qui aurait du mal à se rappeler l'intitulé exact de l'infraction qu'elle avait commise, à triturer le bout de son crayon, à appuyer très fort pour que le double soit bien lisible. Une andouille, un crétin, un demeuré. Un Néandertalien. Elle testa le mot sur sa langue, martelant les syllabes - Né-an-der-ta-lien - et observa dans le rétroviseur ses lèvres se retrousser, revenir en avant puis se retrousser encore.
Elle pensait à son dentiste, un vrai moulin à paroles, des sourcils qui semblaient ramper sur son visage penché à l'envers au-dessus du sien, oubliant qu'elle ne pouvait réagir à sa logorrhée qu'avec des grognements et des cris venus du fond de la gorge, parce que les boules de coton hydrophile freinaient sa langue et que le tube d'aspiration lui tirait sur la lèvre, lorsque la portière de la voiture de police, accrochant soudain la lumière, s'ouvrit ; le policier en sortit. Elle devina tout de suite qu'il y avait un problème. Son langage corporel avait changé, radicalement : ses jambes avaient perdu leur raideur, ses épaules étaient portées en avant et ses pieds rôdaient sur le gravier avec des précautions exagérées. Elle observa son visage lorsqu'il vint emplir le rétroviseur - lèvres pincées, yeux plissés, réduits à rien - puis elle se tourna vers lui.
Elle eut un choc.
A trois pas de sa portière, il avait sorti son arme, la pointait vers elle et lui disait quelque chose à propos de ses mains - il aboyait, les traits décomposés, furibond. Il dut se répéter plusieurs fois, plus furieux chaque fois, jusqu'à ce qu'elle comprenne : Mettez les mains bien en évidence !

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