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L'année de la pensée magique

L'année de la pensée magique

Auteur :

Editeur : Grasset

Une soirée ordinaire, fin décembre à New York. Joan Didion s'apprête à dîner avec son mari, l'écrivain John Gregory Dunne - quand ce dernier s'écroule sur la table de la salle à manger, victime d'une crise cardiaque foudroyante. Pendant une année entière, elle essaiera de se résoudre à la mort du compagnon de toute sa vie et de s'occuper de leur fille, plongée dans le coma à la suite d'une grave pneumonie. La souffrance, l'incompréhension, l'incrédulité, la méditation obsessionnelle autour de cet événement si commun et pourtant inconcevable : dans un récit impressionnant de sobriété et d'implacable honnêteté, Didion raconte la folie du deuil et dissèque, entre sécheresse clinique et monologue intérieur, la plus indicible expérience - et sa rédemption par la littérature. L'année de la pensée magique a été consacré " livre de l'année 2006 " aux Etats-Unis. Best-seller encensé par la critique, déjà considéré comme un classique de la littérature sur le deuil, ce témoignage bouleversant a été couronné par le National Book Award et vient d'être adapté pour la scène à Broadway, par l'auteur elle-même, dans une mise en scène de David Hare, avec Vanessa Redgrave.

Joan Didion est l'une des figures intellectuelles les plus respectées outre-Atlantique. Née en 1934 à Sacramento, en Californie, elle entre très jeune comme rédactrice au magazine Vogue, puis devient l'une des chroniqueuses les plus pointues de la scène politique et culturelle américaine. Ses nombreux romans et essais (sur " l'esprit " des années 60 et 70, sur la Californie, le Salvador ou encore Miami) lui ont valu la reconnaissance unanime de la critique. Elle contribue aujourd'hui régulièrement aux magazines The New Yorker et The New York Review of Books.

19,20 €
Vendeur : Amazon
Parution :
281 pages
ISBN : 978-2-2467-1251-0
Extrait

La vie change vite.
La vie change dans l'instant.
On s'apprête à dîner et la vie telle qu'on la connaît s'arrête.
La question de l'apitoiement.


Tels étaient les premiers mots que j'avais écrits après l'événement. Le document Microsoft Word (" Notes sur changement.doc ") est daté du " 20 mai 2004, 23 h 11 ", mais sans doute l'ai-je simplement ouvert ce jour-là puis sauvegardé par réflexe avant de le refermer. Je n'avais apporté aucune modification à ce document, ni en mai, ni depuis que j'avais écrit ces mots en janvier 2004, un ou deux ou trois jours après les faits.
Pendant longtemps je n'ai rien écrit d'autre.
La vie change dans l'instant.
L'instant ordinaire.
A un moment, afin de me rappeler ce qui semblait le plus frappant dans ce qui était arrivé, j'ai songé à ajouter ces mots : " l'instant ordinaire ". J'ai tout de suite vu qu'il serait inutile d'ajouter le mot " ordinaire ", parce que de toute façon je ne l'oublierais pas : il ne quittait jamais mon esprit. C'était même le côté ordinaire de tout ce qui avait précédé l'événement qui m'empêchait de croire pour de bon qu'il avait eu lieu, de l'absorber, de le digérer, de le surmonter. Je me rends compte à présent qu'il n'y avait là rien d'étrange : confrontés à un désastre soudain, nous nous étonnons tous de la banalité des circonstances dans lesquelles l'impensable se produit, le ciel bleu limpide d'où tombe l'avion, l'innocent trajet qui se termine dans le fossé, la voiture en flammes, les balançoires où les enfants jouent comme d'habitude au moment où la vipère surgit du lierre. " Il rentrait à la maison après le travail - heureux, belle carrière, en pleine forme - et puis plus rien, disparu ", ai-je lu dans le récit d'une infirmière en psychiatrie dont le mari était mort dans un accident de la route. En 1966, j'ai eu l'occasion d'interviewer de nombreuses personnes qui vivaient à Honolulu au moment de Pearl Harbor ; toutes sans exception, pour me raconter ce 7 décembre 1941, commencèrent par dire que c'était " un dimanche matin comme les autres ". " C'était une belle journée de septembre comme les autres ", disent aujourd'hui encore les New-Yorkais à qui l'on demande de décrire le matin où le vol 11 d'American Airlines et le vol 175 de United Airlines furent précipités contre les tours du World Trade Center. Même le rapport de la Commission d'enquête sur le 11 septembre s'ouvrait par cette remarque, lourde de pressentiment mais aussi de stupéfaction : " Le mardi 11 septembre 2001 s'annonçait comme une belle journée, presque sans nuages, sur la côte Est des Etats-Unis. "
" Et puis plus rien - disparu. " Au milieu de la vie nous sommes dans la mort, disent les Episcopaliens devant la tombe. Plus tard, je me suis rendu compte que j'avais dû répéter les détails de ce qui était arrivé à tous ces proches venus à la maison, les premières semaines - tous ces amis, tous ces parents qui apportaient à manger, préparaient à boire, disposaient les assiettes et dressaient la table pour tout le monde au déjeuner ou au dîner, qui débarrassaient, démarraient le lave-vaisselle, encombraient notre (j'étais encore incapable de penser ma) maison, vide le reste du temps, même après que je me retirais dans la chambre (notre chambre, où se trouvait encore, posé sur un canapé, un peignoir élimé en tissu éponge, taille XL, acheté dans les années 1970 chez Richard Carroll à Beverly Hills) et que je fermais la porte. Ces moments-là, où je succombais soudain à l'épuisement, sont le souvenir le plus précis que je garde de ces premiers jours, de ces premières semaines. Je ne me rappelle pas avoir raconté les détails de l'histoire à quiconque, et pourtant j'ai dû le faire, car tout le monde paraissait les connaître. Un moment, j'ai pensé qu'ils les avaient peut-être recoupés en discutant entre eux, mais j'ai aussitôt écarté cette hypothèse : ce qu'ils en savaient était chaque fois trop précis pour qu'ils se le soient transmis de bouche à oreille. C'était moi qui leur avais dit.
J'en étais d'autant plus certaine que dans aucune des versions rapportées de cette histoire ne figuraient les détails qui m'étaient encore insoutenables, par exemple le sang sur le sol du salon, qui ne disparut que quand José arriva le lendemain matin et nettoya tout.
José. Qui faisait partie de notre foyer. Qui devait se rendre à Las Vegas plus tard dans la journée, ce 31 décembre, mais ne prit jamais son avion, en fin de compte. José pleura ce matin-là en nettoyant le sang. Quand je lui avais expliqué ce qui s'était passé, il n'avait pas compris tout de suite. Sans doute n'étais-je pas la personne la mieux placée pour raconter cette histoire, il y avait eu quelque chose dans mon récit de trop détaché, de trop elliptique, quelque chose dans ma voix l'avait empêché de saisir toute la mesure de la situation (je rencontrerais le même échec, plus tard, au moment d'annoncer la nouvelle à Quintana), mais quand José vit le sang, il comprit.
J'avais ramassé les seringues abandonnées et les fils de l'électrocardiogramme avant son arrivée ce matin-là, mais le sang, je n'avais pas pu.

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