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Le monde visible

Le monde visible

Auteur :

Editeur : Grasset

Enfant, dans les années 50 à New York, le narrateur observait, intrigué, ses parents et leurs amis, tous expatriés tchécoslovaques, et sans bien les comprendre, il devinait à travers leurs voix un mystérieux passé européen. Etrangeté de la langue tchèque, étrangeté de ces personnages évoquant à mots couverts, entre larmes et ritournelles au violon tzigane, des souvenirs douloureux ; étrangeté des silences du père et des égarements de la mère... Plus tard, bien plus tard, l'enfant grandi et devenu écrivain remontera le cours de ses origines pour trouver la clé de ces mystères. Il la trouvera à Prague, au croisement de la petite et de la grande histoire. Prague, 1942. Des parachutistes atterrissent en secret en lisière de la ville. Leur mission...

Mark Slouka, diplômé de l'Université Columbia, a enseigné à Harvard et à l'Université de San Diego, en Californie. Il est actuellement professeur de creative writing à Columbia et collabore à la rédaction de Harper's Magazine. Il vit à New York avec sa femme et ses enfants. Chez Grasset ont déjà paru son premier roman, Deux (2003), et un recueil de nouvelles, Le Lac perdu (2004).

21,25 €
Vendeur : Amazon
Parution :
337 pages
ISBN : 978-2-2467-1711-9
Extrait

Une nuit, quand j'étais petit, ma mère sortit de la cabane où nous séjournions dans les Poconos. Je me réveillai en entendant mon père enfiler son pantalon dans le noir. Il était très tard et les fenêtres étaient ouvertes. La nuit, partout. Où allait-il ? lui demandai-je. " Rendors-toi ! ", dit-il. Maman était sortie se promener. Il allait revenir tout de suite, dit-il.
Mais je fondis en larmes, parce que jamais maman n'était allée se promener en forêt la nuit et que jamais, me réveillant soudain, je n'avais vu mon père mettre son pantalon dans le noir. Je ne connaissais pas cet endroit, et les grandes fenêtres que le clair de lune projetait sur le sol m'effrayaient. Il me dit d'être courageux, qu'il serait de retour avant même que je m'en inquiète. Il mit ses chaussures et sortit chercher sa femme. Il finit par la trouver, assise contre un arbre ou au bord d'un étang, avec son pantalon moulant et ses chaussures de tennis éculées, quinze ans trop tard.

Ma mère avait connu un homme, pendant la guerre. Ils avaient vécu une histoire d'amour, et comme toute bonne histoire d'amour, elle avait laissé du sang par terre et un naufrage dans son sillage.
Tout était terminé à l'automne 1942. Quelques mois plus tôt, en mai, des partisans tchèques avaient assassiné le Reichsprotektor Reinhard Heydrich à Prague, et le pays en avait subi les représailles prévisibles : interrogatoires, purges, exécutions de masse. Les partisans impliqués dans l'assassinat furent tués le 18 juin. En décembre de cette même année, mes parents s'enfuirent de la Tchécoslovaquie occupée, passèrent de Bohême en Allemagne, puis d'Allemagne en France et descendirent jusqu'à Marseille, où ma mère faillit mourir de la scarlatine avant qu'ils puissent rejoindre l'Angleterre et où mon père et un ancien délinquant appelé Vladek (qui s'était lié d'amitié avec mon père parce qu'ils étaient tous deux de Brno) vendirent des bas en nylon et des chocolats aux putains, dont les établissements étaient comme par hasard dans les mêmes quartiers et qui avaient toujours un peu d'argent à dépenser.
Ils étaient très jeunes alors. J'ai des documents de l'époque : les cartes de travailleurs étrangers et les passeports souples, usés, avec leurs photos et leurs timbres pourpres, les informations (cheveux - bruns, visage - ovale) indiquées au stylo... J'ai des photos d'eux - à Innsbruck, à Sydney, à Lyon. Sur l'une d'elles, mon père, torse nu, luisant de sueur, un mouchoir autour de la tête, est debout sur une chaise pour peindre une petite pièce en blanc. C'est l'année 1947. Le soleil traverse une fenêtre sans rideaux à sa gauche. Ma mère lui tient le pot de peinture. Derrière lui, le mur à peindre, au-dessus des coups de brosse, ressemble au ciel sur une lointaine chaîne de montagnes.
Je naquis, trois ans plus tard, dans un monde qui donnait vaguement l'impression d'être hanté, comme l'écho atténué d'un autre plus ancien. Nous vivions à New York, à l'époque. La nuit, dans notre appartement tout en haut d'un immeuble du Queens, ma mère se pelotonnait contre mon dos et je sentais son parfum, ses cheveux, sa chaleur profonde comme une grotte. Elle me fredonnait une chanson tchèque jusqu'à ce que je feigne de dormir. Nous nous allongions toujours sur le côté droit, ma tête sous son menton, son bras gauche autour de moi, et souvent - c'est ce dont je me souviens le plus clairement à son sujet - ses doigts jouaient sur mon ventre ou sur ma poitrine, comme si elle pianotait en rêve, bien qu'elle ne rêvât pas, qu'elle ne fût même pas endormie, et bien qu'elle n'eût jamais de sa vie posé les mains sur un clavier.

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