Recherche
Plus d'un million de livres référencés
L'Obscur

L'Obscur

Auteur : Jeanne Labrune

Editeur : Grasset

Traquette est jeune, inculte, brutal, mû par le désir de vivre et, quand la vie le blesse, par celui de tuer. En même temps que l'amour, il découvre le pouvoir du langage : c'est un choc, une illumination. " La guerre cesse. Une autre se déclare. Elle est d'une tout autre nature. Il n'en connaît pas les lois. Le monde n'est pas fait pour ceux qui, ayant fréquenté les enfers, ont une idée de ce que pourrait être le paradis.

Jeanne Labrune est née en 1950. Cinéaste, elle a écrit et réalisé de nombreux films pour le cinéma. Elle est l'auteur du scénario de Vatel, adapté par Tom Stoppard pour Roland Joffé. L'Obscur est son premier roman.

20,20 €
Vendeur : Amazon
Parution :
411 pages
ISBN : 978-2-2467-2541-1
Extrait

Accroupie dans l'odeur fade des sorbiers, Anna l'écoutait venir sur le chemin de pierre qui conduisait à la mare. Elle l'avait vu apparaître au loin puis se rapprocher : démarche lente, corps sec, cheveux décolorés par le soleil. Il s'arrêta sous un arbre et s'essuya le front du revers de la main.

Entre Anna et l'homme maintenant immobile, luisaient les eaux troubles de la mare. Devant les yeux d'Anna, des troncs morts pourrissaient, leurs branches resurgissant plus loin pour crever le miroir terni par la fermentation de la vase et des écorces. Les rayons d'un soleil invisible projetaient des taches couleur d'olive sur ce fond brun liquide. Tout près de là, dans l'épaisseur des branches et des feuilles, un merle lança trois notes.

Thomas s'avança jusqu'à la mare. Il aperçut la tache rose d'un tissu délavé qui s'enfuyait vers l'ombre des ronciers. Il s'accroupit et plongea ses mains jusqu'aux poignets dans l'eau fraîche. C'étaient de grandes mains aux doigts carrés, dont les jointures craquaient lorsqu'il les dépliait. La fraîcheur de l'eau lui fit oublier un instant ce qu'il avait vu. Il soupira mais s'en voulut aussitôt de ce soupir qui parut réveiller le mouvement dans les fourrés. Tandis que Thomas continuait à baigner ses mains, ébloui par les reflets du soleil, tête penchée vers l'eau, la tache rose s'enfouissait dans les ronces, au coin gauche de son regard. Ses yeux n'allèrent pas se poser sur cette chose mouvante qui semblait vouloir se cacher. Le regard aussi immobile que le corps, il était intrigué par ce mystère indistinct et vivant qui refluait loin de lui pour se fondre dans la noire épaisseur des broussailles.

Une automobile passa sur la route. Son bruit s'évanouit, absorbé par le chant lancinant des insectes que la chaleur excitait. La tache rose ne bougeait plus. Alors Thomas la regarda. C'était la robe d'une enfant recroquevillée dont il ne voyait pas le visage. La corolle du tissu s'ouvrait sur deux jambes repliées dont la peau blonde et tendue luisait. Comme il lui semblait que des yeux sombres l'observaient entre les ronces, il détourna un instant son regard. Le visage d'une enfant aux cheveux blond filasse émergea des branchages. Thomas leva la tête et ses yeux rencontrèrent ceux de la fillette qui le considérait avec étonnement. Elle devait avoir six ou sept ans.

Un bruit attira l'attention de Thomas vers sa droite. Un être étrange, maigre et ligneux, se tenait debout près de l'eau, à quelques mètres. La capuche pointue d'un maillot de coton gris lui tombait jusqu'aux sourcils et cachait ses cheveux. Il tenait ses mains enfouies dans les poches d'un pantalon usé, comme pour dissimuler la violence qui les avait fait se resserrer en deux poings prêts à frapper. Les lacets de ses chaussures traînaient, dénoués, dans la boue.
- T'es qui, toi ? prononça-t-il d'une voix sans timbre qui sortit d'une bouche aux dents déjà grises.
- Et toi ? demanda Thomas après l'avoir dévisagé.
- Qu'ça peut't'foutre ?
Son bras esquissa un geste de moulinet qui fit tomber la capuche. Une tête oblongue apparut, découvrant un front large sur lequel des cheveux clairs et poussiéreux étaient plaqués. Thomas se retourna pour voir s'il était vraiment seul avec l'individu. Aucune autre présence humaine n'était repérable dans ce coin de verdure livré à des milliers de vies furtives qui s'agitaient dans les herbes et les feuilles. La petite fille semblait avoir disparu. Thomas se redressa. L'eau coula de ses mains. C'est alors qu'il ressentit, dans sa nuque, la douleur. Il pensa : " Merde ! Ça recommence ! " L'individu l'observait comme un animal qui renifle. " Reste pas là, ce type est dangereux… " Mais Thomas était presque paralysé. Il fit un effort pour s'éloigner de deux pas, dut s'arrêter, regarda la mare : elle lui apparut comme le flanc gonflé d'un fauve endormi. Il prit peur. " Putain de vie ! Allez, file, Thomas, que ça ne te prenne pas là… devant ce mec. " Il trouva la force d'avancer. Au bout de quelques mètres, il se retourna. L'individu ne s'occupait plus de lui : ses yeux fixaient les ronciers. Thomas voulut crier : " File, petite ! Dépêche-toi ! " mais aucun son ne sortit de sa gorge. Il se détourna et se mit à marcher en titubant.

Donnez votre avis