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Zelda

Zelda

Auteur : Jacques Tournier

Editeur : Grasset & Fasquelle

" En 1983, les éditions Belfond m'ont proposé de traduire un recueil de nouvelles de Scott Fitzgerald : Love Boat. Vingt-cinq ans déjà. Trois autres recueils ont suivi (cinquante nouvelles environ) et deux chefs-d'œuvre : Tendre est la nuit (1985) et Gatsby le magnifique (1996). Traduire ces livres a fini par faire naître entre nous une sorte de familiarité respectueuse qui s'est vite étendue à Zelda, présente à chaque page. Je me suis laissé prendre à l'image brillante d'un couple mythique symbolisant les années d'or de l'immédiat après-guerre. En déchiffrant phrase à phrase les aveux secrets de Tendre est la nuit, j'ai compris que ces apparences étaient vaines, qu'il existait entre Scott et Zelda un amour d'autant plus profond qu'il a résisté à de grandes douleurs et à de longs déchirements, qu'accentuaient la schizophrénie de l'une et l'alcoolisme maladif de l'autre.
Le désir de ce qui est aujourd'hui ce livre sur Zelda s'est éveillé à ce moment là. Je n'ai décidé de l'écrire qu'après avoir fait la connaissance en 1986 de leur fille Scottie et l'avoir écoutée me parler de ses parents. Elle avait en projet la publication de leur correspondance. Le cancer qui l'a emportée l'a empéchée de mener à bien ce projet. Il a été repris par sa propre fille Eleanor.
Une centaine de lettres étaient déjà connues en France, il en restait quatre cents d'inédites. Et j'en ai traduit un certain nombre qui m'ont permis d'enrichir ce livre. Il me manquait un dernier élan. Il m'a été donné par la nouvelle traduction que j'ai faite de Gatsby pour les cahiers rouges chez Grasset, en 2007. Retravailler ma traduction m'a permis de rejoindre Zelda. "

Jacques Tournier

13,10 €
Vendeur : Amazon
Parution :
177 pages
ISBN : 978-2-2467-3441-3
Extrait

Je n'ai pas sonné à la grille. J'ai regardé de loin cette maison rassurante, avec son chien devant la porte, ses pelouses, ses jardiniers, comme une maison de vacances où l'on attendrait des enfants. J'ai essayé d'apercevoir les petits pavillons où sont enfermés les malades, mais ils sont cachés par un rideau d'arbres. C'est de là que m'est parvenue la voix étouffée de Zelda. - Pourquoi moi ? Allongée dans le noir, le visage et le cou dévorés d'eczéma, protégés par des bandelettes. - Pourquoi suis-je là ? Pourquoi moi ? Un médecin soulevait délicatement le bandage. - Il y a un mieux, disait-il. La paupière gauche commence à sécher. Mais elle s'obstinait à comprendre. - Je suis là pour payer quelque chose, je ne sais pas quoi. Comme elle avait bu le jour de son arrivée, le docteur Forel, responsable de la clinique, avait posé comme diagnostic : " anxieuse légère épuisée par un long travail avec des danseurs professionnels ". Appelé en consultation quelques semaines plus tard, le docteur Bleuler, spécialiste de la schizophrénie, après avoir interrogé Zelda pendant plusieurs heures, affinait ce premier diagnostic : " psychopathe de constitution, présentant de graves troubles émotionnels ". - Ce médecin est un âne, a déclaré Zelda en apprenant ses conclusions. C'est cette volonté de lucidité, qu'elle gardera jusqu'au bout, qui rend si douloureux son combat contre elle-même. " Hier on m'a donné du bromure et de la morphine, mais sans résultat, écrit-elle à Scott. Je ne dors plus, je ne peux plus lire à cause de mes bandages, alors je pense à nous, à ce qui nous est arrivé. C'est un long voyage que je fais. Je crois que j'avance et j'espère finir par comprendre. Quand je pense à notre petite Scottie, je prie Dieu qu'elle ne tienne pas de moi et que ces épreuves lui soient épargnées. Mais, si j'étais Dieu, j'aurais du mal à expliquer, et plus encore à justifier, pourquoi l'une de mes créatures est soumise à un tel enfer. Quand je suis arrivée ici, j'avais perdu toute volonté, toute capacité de jugement, je me sentais presque imbécile, mais j'étais entière. Ils m'ont complètement cassée. Sans espoir, sans argent, sans jeunesse, je reste assise en attendant la mort. Viens me voir, mon doux cœur, viens me dire comment j'étais avant. " J'entendais parfois le son d'une cloche, comme celle assourdie d'un couvent. J'ai pensé que les thérapies s'enchaînaient comme des prières, interdites au profane, et je suis reparti. Mais la voix de Zelda continuait de me poursuivre le long des rives du Léman. - A Paris, tu buvais trop et tu le savais, tu te plaignais du bruit de l'appartement, des domestiques qui faisaient mal leur travail, tu voulais que je leur apprenne à te respecter, mais ils savaient que tu sortais toutes les nuits, que les chauffeurs de taxi devaient te porter jusque dans l'escalier quand tu consentais à rentrer, tu dormais tout habillé, tu ne te levais que pour déjeuner, tu pouvais à peine t'asseoir à table, alors comment veux-tu ? Moi, il fallait que je m'occupe, et j'ai pris des leçons de danse avec madame Egorova. Elle ressemblait à un gardénia. Elle avait des images de beauté dans la tête, et je voulais qu'elle se serve de moi pour donner vie à ces images de beauté. J'étais heureuse et tu m'en voulais d'être heureuse, tu m'en voulais de ne pas t'accompagner à Montmartre, mais il fallait que je travaille ma danse. J'étais incapable de tenir la maison, de donner des ordres aux domestiques, incapable même d'entrer dans un magasin, si je n'avais pas pris ma leçon de danse. Tu ne venais plus dans ma chambre, une seule fois de tout l'été, et deux fois tu as quitté mon lit en disant : " Je ne peux pas. Tu n'arrives donc pas à comprendre ? " Non, je ne comprenais pas, tout s'embrouillait, et je suis devenue amoureuse de madame Egorova, ce qui était un péché, puisque c'est toi que j'aurais dû aimer, mais je ne t'avais plus pour t'aimer. Alors, j'ai continué à danser toute seule, et peu importe ce qui pouvait arriver. Je sais maintenant que c'était un jeu diabolique, avilissant, que l'amour n'est rien d'autre qu'une amertume, que le reste concerne les mendiants du plaisir, ceux qui s'excitent eux-mêmes en regardant des cartes postales obscènes. Admise à Prangins le 5 juin 1930, elle y restera près d'un an et demi, partagée entre espoirs et rechutes. C'est l'hypnose qui la sauve. L'eczéma sèche en deux jours et se détache, comme une seconde peau dont elle se libère, qui brûlait mais qui l'isolait en la protégeant, la rendait intouchable. Elle ouvre les yeux, retrouve la lumière du jour, comprend qu'il y a d'autres malades dans les chambres voisines, et qu'ils ne ressemblent pas, comme elle l'avait cru lors de ses premières hallucinations, à de petites fourmis enfermées dans une bouteille, avec des visages empaillés, ou si démesurés qu'ils crèvent les plafonds. Elle se soumet aux thérapies de groupe, aux repas en commun, aux travaux d'atelier (elle choisit la vannerie, apprend à tresser des paniers), espérant de cette soumission qu'elle hâte sa délivrance. Mais surtout, et c'est ce qui compte pour elle, le docteur Forel lui permet de voir Scott pour de courtes visites de loin en loin. Pendant toutes ces semaines où l'entrée de Prangins lui était interdite, Scott a rôdé autour des grilles (il écrira plus tard : j'ai perdu mes capacités d'espérance dans les petits sentiers des cliniques de Zelda), lui envoyant des fleurs tous les deux jours, changeant constamment de chambre d'hôtel, s'obligeant à écrire des nouvelles que le Saturday Evening Post lui achetait encore, qui couvraient à la fois les frais médicaux, ses propres dépenses et la scolarité de leur fille Scottie, âgée de neuf ans, inscrite au collège Dieterlin à Paris et qu'il allait voir tous les mois. Il se montre si attentif dès la première visite, si patient, si ouvert, que Zelda commence à rêver d'une maison où ils seraient ensemble tous les trois, " avec des fêtes de Noël, des amis pour Scottie, de grands feux dans la cheminée, des dimanches différents des lundis et des images de bonheur avant de s'endormir ". De ce passé éparpillé qu'elle s'efforce de reconstruire, ce qui s'impose la bouleverse : l'amour qu'elle partage avec Scott est intact. Elle lui écrit presque tous les jours. " Si cher chéri, La vie sans toi est froide, mécanique, le masque même de la mort. A sept heures, je prends un bain, mais tu n'es pas là, dans la chambre voisine pour qu'il soit comme l'eau lustrale de toutes mes pensées. A huit heures, je fais de la gymnastique, mais tu n'es pas là pour que je retrouve le plaisir de respirer. A neuf heures, je vais à l'atelier de vannerie, où un vieux monsieur en chemise blanche psalmodie des incantations, mais tu n'es pas là pour donner à sa voix une gravité religieuse. A midi, je joue au bridge en surveillant le docteur Forel dont le profil à contre-jour interroge le ciel. Je passe l'après-midi à regarder la pluie, en griffonnant des phrases creuses et en pensant à toi. Quand quelqu'un force ainsi la porte de votre front et glisse lentement jusqu'à vos lèvres à travers les douces sinuosités du cerveau, c'est comme Hannibal franchissant les Alpes - je t'aime, chéri. " Le docteur Forel, par prudence, soumet Zelda à des épreuves progressives. Il permet d'abord à Scott de l'emmener jusqu'à Genève. Ils s'asseyent au bord du lac, commandent des chocolats chauds, des tartes aux mirabelles, et se regardent, comme les rescapés d'un naufrage, la tête hors de l'eau, en silence. Si jeune encore, déjà marquée, où est son beau visage ? Les petites cicatrices s'effaceront avec le temps, mais auront-ils le temps ? Zelda refuse de compter. Elle ne voit que cet homme en face d'elle, redevenu si tendre, le seul qu'elle ait aimé. Un désir qu'elle croyait perdu se réveille. " Si tu étais couché à côté de moi, je pourrais caresser ta nuque, là où tes cheveux sont coupés si court qu'on dirait de la mousse, ou les petites bosses de ton front, et ce serait très doux, si doux. " Et dans une autre lettre : " Si tous les baisers que j'envoie vers toi arrivaient à destination tu serais aussi lisse que le gros orteil de Saint Pierre à Rome, et moi je n'aurais plus ni lèvres, ni visage, mais je connais si bien ton corps que je pourrais te reconnaître à ta démarche. " Et Scott lui répond : " J'ai regardé la petite photographie de ton passeport où tu as un visage si triste, et tu imagines facilement ce que j'ai éprouvé, mais je l'ai regardée, regardée, et encore regardée, et j'ai vu que c'était le visage que je connaissais, le visage que j'aimais, qui se superposait au masque impersonnel de nos deux dernières années en France. Cette photographie, c'est le seul trésor que je possède, je la porte sur moi, je la regarde le matin dès que je me réveille d'un de ces rêves à moitié fous que je fais en pensant à toi, et je ne m'en sépare qu'au dernier moment de la nuit, quand je finis par m'endormir en pensant à la mort et à toi. Je t'aime de toutes les forces de mon cœur parce que tu es ma femme, et je ne sais rien d'autre. " Seconde épreuve : le docteur Forel leur permet de passer quelques jours de vacances avec Scottie. Ils vont à Annecy. C'est l'été, un juillet de rêve. Ils se baignent, jouent au tennis, dansent le soir au casino, " comme au bon vieux temps, quand on se laissait prendre à la poésie des petits hôtels de campagne et à la souriante philosophie des chansons à la mode ". Troisième épreuve, décisive : le Tyrol, un pavillon de chasse aux murs blancs loué par les Murphy. Il s'agit de vivre deux semaines avec des amis très intimes qu'ils ont rencontrés sur la Côte d'Azur avant leur naufrage. Là encore, Zelda triomphe. Le docteur Forel décide alors de la libérer. Il sait qu'elle n'est pas complètement guérie, mais elle a fait des progrès suffisants pour tenter de reprendre une vie normale entre son mari et sa fille. En attendant impatiemment le jour de la levée d'écrou, Zelda vit déjà avec Scott. " J'aimerais tellement que nous soyons ensemble. On mêlerait nos jambes et on aurait si chaud, enfouis dans notre lit comme des graines dans la terre. Pourquoi y a-t-il tant d'émotion, de bonheur, de bien-être, partout où tu te trouves et nulle part ailleurs dans le monde ? Et pourquoi lorsque tu t'approches je sens dans l'atmosphère un tremblement secret, vivifiant et lourd de promesses, une vibration de fécondité ? J'essaie d'écrire mais je t'aime trop, ça n'a pas de sens, je deviens aussi monotone et répétitive que ce criquet sous ma fenêtre qui se prend pour une sonnerie de téléphone, et je suis aussi somnolente, indolente, que s'il était minuit. Embrasse-moi, mon bel amour. Souhaite-moi bonne nuit. " Le 15 septembre 1931, Zelda quitte les rives de Prangins. Après plus de sept ans d'un séjour presque continu en Europe, les Fitzgerald s'embarquent sur l'Aquitania et rentrent en Amérique.

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