Sein d'Odile (le) [9782351160305]

Auteur : Kayat/Claude
Editeur : Punctum

[...] Ce déroutant roman ouvert sur mes genoux, je me demandai un instant s'il ne convenait pas de rire de ma mésaventure comme d'une farce jouée par Dieu sait quel démon. Un simple canular, peut-être, dont l'auteur serait un vieil ami perdu de vue, ou un fiancé éconduit d'Odile. Mais même en cherchant bien, je voyais mal qui en eût été capable, ou qui eût même osé. L'esprit en ébullition, je m'exhortai au calme. Je me répétai qu'il n'était pire ridicule que d'éprouver de la jalousie à l'égard d'un rival imaginaire. Mais bien des traits nous séparaient. Différence majeure, voulais-je croire, il n'existait pas. Il ne constituait, me répétai-je, que la projection d'un fantasme. Et même si sa maîtresse présentait avec mon épouse plus d'une similitude, elle était fictive tout autant. Bref, je me faisais des idées à propos d'une idée. Une idée démente, de surcroît, qui avait poussé à la sauvage dans la caboche d'un scribouillard sûrement doublé d'un soûlographe. Mais en étais-je bien sûr ? Et si ce délire contenait, après tout, un grain de vérité ? Essuyant mes paumes moites sur mon pantalon, je m'efforçai de ne pas perdre de vue que ce Paul Savignaud n'avait rédigé qu'un simple roman, et non un billet doux, ni une lettre compromettante. De tels écrits eussent, pour mon Odile, été autrement accablants. Un vrai roman, comme chacun sait, n'a nullement vocation à informer sur des faits survenus à des êtres de chair et de sang. L'auteur m'en avait du reste charitablement averti : toute ressemblance avec un personnage réel serait purement fortuite et tout à fait indépendante de sa volonté. Mais fallait-il y ajouter foi? Les mises en garde cousues de fil blanc de son créateur ne m'empêchèrent pas de soupçonner qu'en dépit de sa ressemblance avec moi, Paul Verniac n'était nul autre que Savignaud lui-même. Ou peut-être un de ses complices. La complaisante description de ses trop bonnes fortunes pouvait tout autant témoigner d'une affabulation compensatrice que renvoyer à des événements, hélas, bien réels. Je réprimai une envie de réduire en lambeaux l'épais volume à la couverture bariolée. La nuque et le front en eau, je m'astreignis à retrouver un peu de sang-froid, qualité dont je suis hélas rarement capable, même lors de l'incident le plus banal. Or, la gravité de l'heure l'exigeait. D'abord, d'un ton posé, mieux encore, souriant, demander à Odile dès qu'elle sera rentrée, des éclaircissements sur certains points précis portant sur son emploi du temps et son anatomie. Puis, tenter, au plus tôt, - cela s'avérera sans doute plus malaisé - de tirer les vers du nez à ce salace gendelettre. Si je parviens jamais à lui mettre la main dessus. Je fis même un effort pour m'attendrir à la pensée de la longue fidélité d'Odile. Je voulus bien concevoir qu'en dépit des apparences qui l'accusaient, elle fût blanche comme neige. Les gluants fantasmes dont elle était l'objet ne l'en souillaient pas moins déjà. Je ne pouvais m'empêcher de m'interroger, de nouveau, par quel miracle ce gribouilleur avait eu, dans ce cas, connaissance de détails si précis du corps de ma compagne. Je consultai ma montre. Odile n'allait pas tarder. Pour espérer recouvrer ne fût-ce qu'un semblant de calme, il me fallait refermer cet ouvrage, me consacrer à une activité pour moi plus naturelle : corriger des copies ou résoudre des mots croisés. Un tel exploit restait bien au-dessus de mes forces. Comme sous l'emprise d'un envoûtement, je n'avais, hélas, qu'une hâte : me replonger dans ces pages qui m'écorchaient vif. Je persistais à croire qu'elles m'apprendraient la vérité, ou, du moins, qu'elles m'en rapprocheraient. J'étais prêt, pour cela, à endurer les pires calvaires. À l'affût des moindres indices susceptibles de confondre ou de blanchir ma femme, de trahir, de façon irrécusable, Savignaud, je m'emparai avec rage du roman, et me laissai prendre au piège de sa nauséabonde prose.

16,00 €
Parution : Juin 2008
ISBN : 978-2-3511-6030-5