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Le tour de la nation par des enfants

Le tour de la nation par des enfants

Romans scolaires et espaces nationaux (XIXe-XXe siècles)

Auteur : Patrick Cabanel

Editeur : Belin

Faire la nation, ce grand rêve de toute l'Europe au XIXème siècle, consiste d'abord à la parcourir, la toucher, la décrire, la cataloguer, la cartographier, l'éprouver physiquement : inventaires de propriétaire collectif, que les écoles des diverses nations ont entrepris et largement menés à bien, grâce à une série de livres de lecture dont nous ne savons pas encore assez combien nous sommes issus, combien ils nous ont «faits», Français, Italiens et autres. Au même moment, des centaines de milliers d'enfants apprenaient à travers les pages du Tour de la France par deux enfants (1877) et d'autres manuels à succès qui l'avaient précédé depuis les années 1820, qu'une nation, c'est d'abord un territoire sensible sur lequel on marche et voyage, que bordent mers et montagnes, que bornent et protègent de très concrètes frontières. Un espace dans lequel on rencontre joie et peur, soleil et pluie, et que l'on grandit en apprenant à connaître. Avec ses grands hommes, ses batailles, ses spécialités agricoles, marchandes et industrielles, ses monuments, ses hauts lieux et ses lieux tout court. «D'où es-tu, toi ?» : question fondamentale à l'ère des nations, qui équivaut à un «Qui es-tu, toi ?». Un an de voyage pour André et Julien, les frères du Tour de la France par deux enfants, un an de lecture pour les écoliers qui les suivent en classe. Et, avec des modalités différentes mais une même raison profonde, une année scolaire, encore, pour Enrico et ses compagnons et les millions de lecteurs italiens du roman d'Edmondo De Amicis, Cuore (1886) : voilà aussi ce que la France et l'Italie ont enseigné de ce qu'est une nation. Les manuels dont il va être question ici ne sont ni des livres d'histoire, de géographie ou d'instruction civique. Ils appartiennent à une catégorie que l'on pourrait dire des «romans scolaires», avec une intrigue, des personnages, des leçons morales et patriotiques, des notes et des exercices, l'ensemble étant destiné à la fois à instruire et divertir, selon la plus banale des pédagogies. Et, en rétrécissant encore le champ, de ne retenir que les romans scolaires proposant, d'une manière ou de l'autre, de faire le tour de la nation. Une catégorie en vérité beaucoup plus riche qu'on ne pouvait le penser, séculaire, forte de précédents majeurs (Les Aventures de Télémaque à coup sûr, le Don Quichotte probablement...), sans cesse abondée (j'ai recensé environ quarante Tours de la France, des années 1820 à l'après-Seconde Guerre mondiale, et non compris les tours algériens ou coloniaux), et internationale : nous aurons à pousser des pointes jusqu'au Mexique, aux Etats-Unis et au Canada, après avoir sillonné en tous sens ou presque l'Italie comme l'Espagne. Chemin faisant, nous aurons à découvrir combien poreuses ont été les frontières entre la grande littérature et la besogne des manuels primaires : Selma Lagerlöf écrit Nils Holgersson sur commande d'un syndicaliste enseignant qui avait souhaité s'adresser à la meilleure ; Roger Martin du Gard rêve de voir «novélisé» en manuel ses Thibault, tandis que Tolstoï passe de Guerre et paix à une sorte d'encyclopédie scolaire qui deviendra un classique, au moment où Collodi effectue un parcours inverse, écrivant presque par mégarde Les Aventures de Pinocchio pour se délasser d'un très sérieux ensemble de manuels, dont un Viaggio per l'Italia en trois volumes. Et que dire de Sans famille, qui devait s'appeler le Tour de la France, selon les termes de la commande passée par Hetzel à Malot ?
Cette contribution à l'histoire des nations, de leurs écoles et de leurs livres, est aussi une tentative pour approcher la constitution d'imaginaires français, italien, espagnol... et tout simplement européen.

41,60 €
Vendeur : Amazon
Parution :
ISBN : 978-2-7011-3855-8
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