Depuis longtemps, Pierre Berthier avait cessé de croire que les hommes, et lui-même en particulier, pouvaient un tant soit peu infléchir le cours imprévisible des choses. Il n'en avait pas toujours été ainsi mais, avec le recul, cette arrogance fort répandue l'amusait presque. Selon lui, les fleuves détournés finissaient tous par rentrer dans leur lit, les plantes ensauvagées enterraient leurs jardiniers défunts et les palais bâtis pour mille ans s'écroulaient après quelques lustres sous les attaques conjointes des intempéries, de la mérule et des promoteurs.
Néanmoins, il croyait toujours dur comme fer aux vertus d'une certaine persévérance. À tout prendre, elle n'était qu'une des variantes de la fidélité, celle des perdants qui ne jouent plus pour gagner, mais davantage pour maintenir d'eux-mêmes, sans illusion sur sa réalité, une image proche de leurs rêves perdus, jamais vraiment reniés.
Aussi ce soir, malgré l'horaire détaillé repris sur la feuille de route, avait-il prolongé de quelques minutes l'arrêt prévu à l'entrée de la place des Commandeurs, vidée par la nuit et le couvre-feu. Contrairement à nombre de sous-officiers, fussent-ils réservistes comme lui, Berthier ne voulait voir dans les consignes que des cadres un peu lâches, adaptables selon les buts réels poursuivis par ceux qui les édictaient. |