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Amers

Amers

Auteur : Yasmina Traboulsi

Editeur : Mercure de France

Gabrielle démarre, la résidence de Mirna se dévoile au sommet de la colline, Omar le domestique soudanais offre du champagne, c'est sa troisième tournée. La musique tout à l'heure s'échappait de sa stéréo, un tango de Gardel, elle augmente le volume, fredonne, sa voix sonne faux, pourtant, comme de nombreux musiciens, elle a l'oreille absolue. Gabrielle est soulagée, Gabrielle s'est détendue, Gabrielle ne voit pas l'ombre qui traverse brusquement ses phares. Une secousse, un bruit sourd, comme un corps qui s'affaisse.

D'abord, l'accident. L'univers lisse de Gabrielle s'ébrèche. Demain, une surprise de taille attend la pianiste. Saura-t-elle faire face à ce monde vacillant, qu'adviendra-t-il de Gabrielle dans ce Liban d'avril 2005 en proie aux tourments ?
Faux-semblant, chausse-trappes et manipulation : Yasmina Traboulsi nous entraîne dans une ronde infernale, au coeur de Beyrouth.

Yasmina Traboulsi est née en 1975 de mère brésilienne et de père libanais. Après Les enfants de la Place (prix du Premier Roman), Amers est son deuxième roman.

14,80 €
Vendeur : Amazon
Parution :
176 pages
ISBN : 978-2-7152-2800-9
Extrait

Gabrielle s'engouffre dans le tunnel de Nahr el Kalb, passe le Christ-Roi, sur les panneaux publicitaires trois films à l'affiche, peut-être iront-ils au cinéma vendredi. Elle traverse Jounieh, le téléphérique de Maameltein, les super night-clubs et leurs entraîneuses d'Europe de l'Est. Elle veille à ne pas rouler trop vite, elle craint les motards, sa voiture de fabrication allemande les provoque, encourage courses, slaloms et rodéos sur l'autoroute. Gabrielle fumerait bien, pas maintenant, le casino du Liban se précise, elle ralentit, s'engage dans le virage en direction d'Adma. Sur l'accélérateur, son pied nu glisse, la voiture cahote, elle freine mais son pied moite glisse encore. La BMW dérape vers les rochers, une niche y abrite une Vierge ornée de fleurs, un camion Mitsubishi fonce droit sur elle, ses phares géants l'éblouissent, des klaxons vocifèrent, Gabrielle hurle, ses pieds dansent sur les pédales, elle dégringole vers la vallée, la tôle l'emprisonne, les herbes sèches s'embrasent sur la colline, Adma pour bûcher, elle explose entre le pont et l'autoroute, des chardons envahiront plus tard la carcasse de sa berline.
Fausse frayeur. La voiture a heurté le pylône face à la pharmacie, l'airbag a amorti le choc, belle invention que le coussin gonflable de sécurité. L'ambulance ne devrait plus tarder, bientôt les sirènes, une femme en pleurs, des badauds, les pompiers l'évacuent, la police les précède pour dégager la voie, l'inquiétude se lit sur les visages, ils l'interneront à l'Hôtel-Dieu, service des grands brûlés. Gabrielle s'acharne sur la portière, elle tente d'ouvrir, en vain, elle redouble d'efforts, ses mains tremblent, elle renonce. On joue de la musique quelque part, une mélodie d'ailleurs, sud-américaine, un rythme simple sans difficulté technique. Le néon de la pharmacie flashe à intervalles réguliers, elle fixe la croix verte fluorescente, la vitrine et les promotions, soldes sur les couches de marque étrangère, le paquet à 12 000 livres, moins de 10 dollars. Une horloge indique neuf heures et dix minutes, Mirna sert à neuf heures trente précises, un bristol indique la place de chacun, les invités constateront son retard, son arrivée en solitaire, ils s'interrogent, émettent des hypothèses. Gabrielle fouille la boîte à gants, renverse le contenu sur le siège passager, un bloc-notes, des comprimés pour le coeur, les papiers du véhicule et le manuel d'instructions. Elle trouve un sachet de lingettes encore neuves, arrache l'emballage, en saisit une grosse poignée, elle se rafraîchit la nuque, les tempes, les aisselles aussi, elle a beaucoup transpiré, sa robe est noire et sans manches, ça ne se verra pas. Elle s'extirpe du véhicule, la tête lui tourne, elle s'adosse à la portière, respire à pleins poumons, expire par le ventre, un exercice de yoga appris récemment, elle doit se dominer, que ces tremblements cessent. Son talon saigne en abondance, le tapis de gomme a élimé sa chair, elle tamponne à l'aide d'une lingette, le coton se colore, un rouge vif, la blessure nécessite un pansement, il faudrait arracher ce morceau de peau qui frotte contre son escarpin. Le portable n'a pas vibré de l'après-midi, pas de message ni d'appel en absence, il ne viendra pas.

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