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La formule préférée du professeur

La formule préférée du professeur

Auteur :

Editeur : Actes Sud

Sélection Rue des Livres

Une histoire d'amour et de filiation entre un vieux monsieur mathématicien, un enfant passionné de base-ball et sa mère. Une aide-ménagère est embauchée chez un ancien mathématicien, un homme d'une soixantaine d'années dont la carrière a été brutalement interrompue par un accident de voiture, catastrophe qui a réduit l'autonomie de sa mémoire à quatre-vingts minutes. Chaque matin en arrivant chez lui, la jeune femme doit de nouveau se présenter - le professeur oublie son existence d'un jour à l'autre - mais c'est avec beaucoup de patience, de gentillesse et d'attention qu'elle gagne sa confiance et, à sa demande, lui présente son fils âgé de dix ans. Commence alors entre eux une magnifique relation. Le petit garçon et sa mère vont non seulement partager avec le vieil amnésique sa passion pour le base-ball, mais aussi et surtout appréhender la magie des chiffres, comprendre le véritable enjeu des mathématiques et découvrir la formule préférée du professeur... Un subtil roman sur l'héritage et la filiation, une histoire à travers laquelle trois générations se retrouvent sous le signe d'une mémoire égarée, fugitive, à jamais offerte...

7,70 €
Vendeur : Amazon
Parution :
Format: Poche
244 pages
ISBN : 978-2-7427-7223-0
Extrait

Nous l’appelions professeur, mon fils et moi. Et le professeur appelait mon fils Root. Parce que le sommet de son crâne était aussi plat que le signe de la racine carrée.
— Ooh, on dirait qu’il y a là-dessous un cœur plein d’astuce, avait dit le professeur en caressant sa tête sans se soucier d’ébouriffer ses cheveux.
Mon fils, qui portait toujours une casquette parce qu’il détestait les moqueries de ses camarades, avait rentré le cou dans les épaules, sur ses gardes.
— En l’utilisant, on peut donner une véritable identité aux chiffres infinis comme à ceux qu’on ne voit pas.
Et il avait tracé le signe du bout de son index sur le coin de son bureau recouvert de poussière :
­—–
Parmi les choses innombrables que le professeur nous a enseignées, à mon fils et à moi, la signification de la racine carrée occupe une place importante. D’ailleurs, je crois que le mot innombrable pourrait ne pas lui plaire, à lui qui croyait que toute l’organisation du monde pouvait s’expliquer avec des chiffres. Mais je me demande comment je pourrais le dire autrement. Il nous a appris les nombres premiers jusqu’à la classe des centaines de mille, ainsi que les nombres les plus grands du “Guinness Book” utilisés dans les démonstrations mathématiques, et aussi les notions qui dépassent l’infini, mais je peux toujours énumérer ces choses-là, elles sont sans commune mesure avec la densité des heures que nous avons passées avec lui.
Je me souviens très bien du jour où nous avons essayé tous les trois, en plaçant des chiffres sous la racine carrée, de voir quel tour de magie il en résultait. Le mois d’avril venait de commencer, la soirée était pluvieuse. La lampe au néon était allumée dans le bureau sombre, le cartable dont mon fils s’était débarrassé avait atterri sur le tapis, et l’on apercevait par la fenêtre les fleurs de l’abricotier mouillées par la pluie.
Chaque fois et quel que soit le cas, le professeur n’attendait pas seulement la bonne réponse de notre part. Il se réjouissait lorsque, ne sachant pas répondre, nous finissions par lâcher une énormité plutôt que de garder obstinément le silence. Et il était encore plus heureux si cela débouchait sur de nouvelles questions qui allaient encore plus loin que le problème initial. Il avait une conception particulière de la faute correcte, si bien qu’il était capable de nous redonner confiance quand, malgré tous nos efforts, notre réflexion n’aboutissait pas.
— Alors maintenant, si on essayait d’y mettre –1 ? proposa-t-il.
— Il faut que ça fasse –1 si on multiplie deux fois le même nombre, hein ?
Il avait suffi d’à peine trente minutes d’explications du professeur pour que mon fils, qui venait tout juste d’apprendre les fractions à l’école, ait intégré l’existence de ces nombres plus petits que zéro. Nous avons imaginé ­—– dans notre tête. Racine de 100 égale 10, racine de 16 égale 4, racine de 1 égale 1, donc racine de –1 égale…
Le professeur ne nous pressait jamais. Il aimait plus que tout observer nos visages en train de réfléchir.
— Ce chiffre n’existe peut-être pas ? commençai-je avec précaution.
— Si, il est là, dit-il en indiquant sa poitrine. Il est très discret, ne se montre pas mais se trouve à l’intérieur du cœur et soutient le monde de ses petites mains.
Nous sommes redevenus silencieux pour méditer sur l’aspect de cette racine carrée de –1 qui, semblait-il, nous tendait les deux mains de toutes ses forces quelque part dans un endroit inconnu et lointain. Nous n’entendions que le bruit de la pluie. Mon fils a porté la main à sa tête comme pour vérifier encore une fois la forme de la racine.
Mais le professeur ne se contentait pas d’enseigner. Il était réservé vis-à-vis des choses qu’il ne connaissait pas, aussi discret que la racine carrée de –1. Quand il avait recours à mes services, il s’adressait à moi ainsi :
— Excusez-moi, mais…
Il s’excusait toujours, même s’il ne s’agissait que de régler le bouton du gril électrique au tiers et demi. Je tournais le bouton qui cliquetait, et il restait là, le cou tendu, à regarder à l’intérieur jusqu’à ce que le toast soit prêt. Il était aussi attentif au pain qui grillait qu’au cheminement vers la vérité de nos démonstrations mathématiques, comme si cette vérité était au même niveau que celle du théorème de Pythagore.


C’est en mars 1992 que j’ai été envoyée pour la première fois chez le professeur, sur recommandation de l’association Akebono*. J’étais la plus jeune des aides-ménagères inscrites à cette association d’une petite ville donnant sur la mer Intérieure, mais cela faisait déjà plus de dix ans que j’avais commencé ma carrière. Pendant tout ce temps, je m’étais toujours bien entendue avec mes employeurs, quels qu’ils soient, et je me targuais d’être une véritable professionnelle des travaux ménagers. On pouvait m’imposer les clients difficiles que toutes les autres femmes refusaient, je ne me plaignais jamais au président de l’association.
Dans le cas du professeur, un coup d’œil à sa fiche client m’avait permis de supposer qu’il s’agissait d’une forte personnalité. Lorsque l’aide-ménagère changeait sur réclamation de l’employeur, on apposait au dos de la carte un tampon avec une étoile à l’encre bleue, et sur celle du professeur il y en avait déjà neuf. C’était le record de toutes les maisons avec lesquelles j’avais été en relation jusqu’alors.
Lorsque je suis allée visiter la maison du professeur pour une première entrevue, c’est une vieille dame maigre en tenue élégante qui est venue m’accueillir. Elle avait les cheveux teints en châtain relevés en chignon, une robe en tricot et une canne noire dans la main gauche.
— Je voudrais que vous vous occupiez de mon petit beau-frère.
Au début, je n’ai pas compris quelle était la relation entre le professeur et la vieille dame.
— Personne ne tient longtemps, et nous sommes très ennuyés. A chaque arrivée d’une nouvelle aide, il nous faut tout reprendre à zéro, et cela prend beaucoup de temps.
Je venais enfin de comprendre que son “petit beau-frère” était en réalité plus jeune qu’elle.
— Le travail que je demande n’est pourtant pas bien compliqué. Il s’agit de venir à onze heures le matin, du lundi au vendredi, pour lui préparer le repas de midi, ranger et nettoyer la maison, faire les courses et préparer son dîner avant de repartir le soir à sept heures. C’est tout.
Cette expression de “petit beau-frère” sortait avec hésitation de sa bouche. En dépit de ses manières courtoises, sa main gauche tripotait sa canne avec nervosité. De temps en temps, en faisant attention à ne pas croiser mon regard, elle me jetait un coup d’œil circonspect.
— Pour les détails, nous nous conformerons à ce qui est dans le contrat remis à l’association. Du moment que la personne est capable de l’aider à vivre le quotidien d’une manière tout à fait ordinaire comme tout le monde, elle me convient parfaitement.
— Monsieur votre beau-frère, où est-il en ce moment ? questionnai-je.
La vieille dame m’indiqua du bout de sa canne un pavillon au bout du jardin. Derrière une haie de robiniers rouges joliment taillée, on apercevait à travers la verdure un toit de tuiles plates couleur de haricot rouge.
— Ne faites pas d’allées et venues entre le pavillon et la maison principale. Votre travail concerne uniquement l’habitation de mon petit beau-frère. Il y a une entrée spéciale pour le pavillon, qui donne sur la rue au nord, aussi je pense qu’il vaut sans doute mieux que vous l’utilisiez. Solutionnez à l’intérieur du pavillon les problèmes qu’il vous cause. Vous avez compris, n’est-ce pas. C’est la seule règle que je vous demande de respecter.
La vieille dame donna un petit coup sec avec sa canne.
J’ai trouvé que c’était une promesse pas très difficile à tenir, comparée à toutes sortes d’autres demandes déraisonnables émanant de mes précédents employeurs, comme de rassembler mes cheveux avec un ruban chaque jour de couleur différente, ou que la température de l’eau du thé ne soit ni au-dessus ni au-dessous de soixante-quinze degrés, ou prier en joignant les mains lorsque Vénus apparaissait dans le ciel.
— Puis-je rencontrer monsieur votre beau-frère ?
— Ce n’est pas nécessaire, déclara-t-elle d’une manière si catégorique que j’eus l’impression d’avoir eu une parole malheureuse impossible à rattraper. Même s’il vous voit aujourd’hui, demain il aura oublié. C’est pourquoi ce n’est pas nécessaire.
— Que voulez-vous dire ?…
— Eh bien, pour être franche, je dois vous avouer qu’il a des troubles de mémoire. Il n’est pas gâteux. Dans l’ensemble les cellules de son cerveau sont saines et fonctionnent bien, mais il y a dix-sept ans de cela une partie s’est détraquée, si bien qu’il a perdu la faculté de mémoriser. Il a eu un accident de la circulation et s’est cogné la tête. Sa mémoire se termine en 1975. Depuis, il a beau tenter d’accumuler de nouveaux souvenirs, ils s’effacent aussitôt. Même s’il se souvient des théorèmes qu’il a démontrés il y a trente ans, il ne se rappelle pas le menu du dîner qu’il a mangé la veille. Pour être concis, dans sa tête, il ne peut installer qu’une vidéo de quatre-vingts minutes. S’il enregistre par-dessus, les souvenirs précédents s’effacent au fur et à mesure. L’autonomie de la mémoire de mon petit beau-frère ne dure pas plus de quatre-vingts minutes. Cela fait exactement une heure et vingt minutes.
Elle avait sans doute répété plusieurs fois les mêmes explications. La vieille dame parlait avec aisance, sans aucune émotion particulière.
Il m’était difficile de me faire une idée concrète de ce que pouvait être une mémoire de quatre-vingts minutes. Bien sûr, je m’étais occupée de malades à plusieurs reprises, mais je ne voyais pas du tout en quoi une telle expérience pouvait m’être utile. Et même si c’était trop tard, je pensais aux étoiles bleues qui se succédaient sur la carte.
D’après ce que je distinguais à partir de la maison principale, le pavillon, silencieux, paraissait inhabité. Dans la haie de robiniers rouges avait été aménagé un portillon vieillot conduisant au pavillon. En regardant mieux, on voyait qu’il était fermé par une solide serrure. Une serrure complètement rouillée, maculée de fientes, dans laquelle on aurait beau introduire une clef, elle ne s’ouvrirait plus.
— Alors, à partir d’après-demain, lundi, vous n’y voyez pas d’objections, n’est-ce pas ? déclara-t-elle, comme si elle ne voulait pas me laisser le temps de réfléchir plus avant.
C’est ainsi que je suis devenue l’aide-ménagère du professeur.

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