Un avant-poste du progrès
Cette longue nouvelle paraît en 1897, deux ans avant Le coeur des ténèbres. Elle a certains points communs avec ce récit plus ample et plus célèbre. Mais elle n'en est pas seulement une version préparatoire ; à certains égards, elle peut apparaître plus troublante et plus sombre. C'est, tout d'abord, une peinture terrible de l'entreprise coloniale et de son échec. L'histoire se déroule au bord d'un affluent du Congo, en territoire administré par la Belgique, dans un comptoir reculé ; décor inspiré à Conrad par ses voyages dans la région. Les deux individus qu'on y envoie s'avèrent faibles, craintifs, aveuglés par leur condescendance ; ce sont les rebuts de la civilisation européenne. En face, pourtant, les hommes de l'Afrique ne sont nullement caractérisés par une innocence heureuse. Le bon sauvage n'existe pas ici. Dans cette nature périlleuse et indomptée, les noirs ont, bien plus que les blancs, la force et l'initiative : pour la plupart, ils pratiquent sans scrupule la guerre et l'esclavage. Ce n'est donc pas une histoire manichéenne : elle ne défend personne (du moins ne comporte-t-elle aucun personnage à défendre), elle présente une humanité en grand désarroi, bouleversée par le contact des espaces et des civilisations, incapable de répondre aux difficultés qui s'opposent à elle dès qu'elle est transplantée loin de ses bases familières. Cette noirceur, qui ne va pas sans ironie, rappelle fortement Flaubert et Maupassant, auxquels Conrad fait ici de nets clins d'oeil. On sent aussi qu'il a forgé à leur lecture son style d'écrivain encore en formation ; et l'on a essayé, autant que possible, de transmettre cet air de famille dans la traduction. Lire Un avant-poste du progrès, c'est, en un mot, retrouver le contexte historique du colonialisme et de ses premiers vacillements, c'est se familiariser avec le thème conradien d'une part sauvage intime à l'humanité, et c'est observer, comme sur le vif, la naissance d'un immense écrivain, proprement européen - polonais écrivant en anglais dans l'inspiration des romanciers français de la fin du dix-neuvième siècle.


