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La version Claus

La version Claus

Auteur(s) : Hugo Claus, Mark Schaevers

Editeur : Les Editions Aden

Hugo Claus avait de nombreuses facettes : romancier, poète, plasticien, réalisateur. Il était inclassable et vivait selon la devise « ni dieu, ni maître ». Difficile de déterminer qui il était véritablement. Il racontait sans cesse différentes histoires aux journalistes. Les passages, si on les coupe et les colle, si on les range et les arrange, dressent un formidable portrait du personnage.
La version Claus est le fruit du travail entrepris par Mark Schaevers afin de composer un portrait « de traits d’esprit, de demi-vérités et de mensonges », tous de Claus.

Écrivain, poète et dramaturge belge, né le 5 avril 1929 à Bruges et mort le 19 mars 2008 à Anvers, Hugo Claus est l’un des plus brillants romanciers contemporains d’expression néerlandaise. Hugo Claus s’est vu attribuer une cinquantaine de prix pour son œuvre. Mark Schaevers est journaliste et auteur : rédacteur de Humo, chef du Standaard der Letteren, il est l’auteur de nombreux essais journalistiques. Je suis né à l’hôpital Saint-Jean à Bruges, là où sont accrochés les plus beaux Memling du monde. Je hais Bruges. Bruges est le triomphe de tout ce qui rétrécit l’homme. Bruges est la mort, une carte postale. Gand aussi est une carte postale, mais il y a moyen d’y vivre. Gand a de bonnes poissonneries. Et des portes de ville qui ne ferment pas.

Traduit du néerlandais par Alain Van Crugten

9,20 €
Vendeur : Amazon
Parution :
74 pages
ISBN : 978-2-8059-0058-7
Extrait

Écrivez ça, votre chef du Service Culture va adorer. Savez-vous quelle sorte d’interviewer me plaît le moins ? L’homme à qui vous offrez du café et des biscuits et qui ensuite tombe dans un silence insondable et vous regarde fixement, des minutes durant, puis qui se lève, arpente votre salon et dit, d’un air bougon : « Claus… libido ? » ― puis qui se tait et attend. Et si vous remarquez alors : « Dites, ça va pas ? », il s’écrie, désespéré : « Mais vous éludez mes questions ! Vous dites n’importe quoi ! Je ne peux pas pénétrer jusqu’à vous ! »

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Comme n’importe qui, je suis des centaines de gens. Je suis baroque. Baroque, ça veut dire : les volutes, les spirales, les ornements qui dérangent la ligne de base. Dire quelque chose en peu de mots, ça ne m’impressionne pas. Je sais bien comme il est facile de dire quelque chose en peu de mots. L’amour du « dépouillé » est une maladie.
« Clarté », voilà encore un vilain mot. La clarté, ce n’est qu’un petit jeu pour les êtres de second plan. La clarté est honnête, donc elle est suspecte. Dans un livre il doit y avoir des passages obscurs. Un roman n’est pas un café soluble.

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En plus de mon appendice, il m’a fait aussi couper les amygdales, mais le pire, ç’a été mes cheveux : quand j’avais une douzaine d’années, il m’a fait raser la boule à zéro. Je me suis opposé, mais il est venu avec deux de ses frères, c’était un viol. Le lendemain je suis arrivé à l’école avec un crâne comme une bille, j’avais de trop grandes oreilles, quelle vision ! C’était une école mixte, quand les dames m’ont vu entrer… Ça m’a donné beaucoup de chagrin, c’était très bon pour mes poèmes.

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Quand les Allemands sont arrivés, pour moi c’était une fête. J’étais pronazi d’une manière effrayante, je me baladais avec un poignard de la Hitlerjugend. Il ne faut pas oublier : les Anglais, c’était rien du tout. Des casques plats mis de travers, la cigarette au coin du bec, le laisser-aller. Les Français ? Fanfarons, toujours à boire du vin, puant l’ail et le pernod, et avec des Sénégalais par-dessus le marché ! Entrer de force dans les magasins, embêter les femmes dans la rue, ça ne se fait pas, non ?

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Plus tard, je me suis mis à écrire pour le théâtre, parce que je cherchais un écho. Une petite salle de cinq cents personnes qu’on sent réagir, c’est mieux que rien. Car le pire, tout de même, c’est l’indifférence, c’est le sentiment qu’on écrit et que pas un chat ne vous lit, enfin, si les chats lisent. Que tout ce que vous écrivez est mis sous cloche, sous une grande cloche. Au théâtre, vous savez immédiatement si ça marche ou pas. Quand je fais un poème, je puis tout juste supposer que quelque part à Groningen une infirmière schizophrène se penche sur mon opuscule et qu’ensuite elle met fin à ses jours.
Le théâtre est une affaire très impure. Il faut utiliser des trucs pour garder l’attention du public : s’il y a cinq cents personnes, vous savez qu’il y a quatre cent septante imbéciles dans la salle et il faut les occuper, eux aussi.

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J’avais beaucoup d’amis parmi les peintres. Ils se prennent un peu moins au sérieux que les écrivains. Et ils sont capables de faire quelque chose de leurs mains. Ils cuisinent très bien. Les peintres sont aussi des menteurs. J’aime les menteurs. Mentir me maintient en vie, le mensonge ressemble à l’amour. Si j’avais été malin, je serais resté peintre. Mes amis ont gagné plus avec leur peinture que moi avec mon écriture. Mais je trouvais que la peinture ne m’imposait pas assez d’exigences. On peut être un débile et néanmoins bien peindre, comme écrivain on ne peut pas se le permettre.
Savez-vous comment on fait une mauvaise peinture ? Avec le même enthousiasme qu’une bonne.

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