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La double perspective

La double perspective

La science arabe et l'art de la Renaissance

Auteur : Hans Belting

Editeur : Presses du Reel

Les origines arabes de la plus célèbre invention de la Renaissance.
« La plus célèbre invention de la Renaissance, la perspective picturale, emprunta sa dénomination comme la théorie mathématique de la vision au Livre de l'optique (Kitab al-Manazir) d'Ibn Al-Haitham, connu aussi sous le nom d'Alhazen. Dans sa traduction latine du XIIIe siècle, le titre du traité arabe était « Perspectiva » ou « De Aspectibus », et fut conservé jusqu'à ce que Frédéric Risner le remplace par « Optique », terme d'origine grecque, dans la première édition imprimée de 1567. Dès lors, cette préhistoire étonnante sombra dans l'oubli, tant du fait de la nouvelle dénomination de la discipline traitant de la théorie visuelle, qu'en raison des progrès que la discipline réalisa à l'ère de Descartes et de Kepler, progrès pourtant dus, il est vrai, à une réévaluation des résultats et des méthodes d'Alhazen. »

Conférence prononcée le 24 mars 2009 au Grand Amphithéâtre de l'Université Lumière Lyon-II, dans le cadre du cycle « L'Amphi des arts » engagé en partenariat avec le Musée des Beaux-Arts de Lyon.

Historien de l'art, spécialiste de l'anthropologie de l'art et de la théorie des médias, Hans Belting (né à Andernach, Allemagne, en 1935), titulaire de la chaire européenne du Collège de France en 2002-2003, est professeur honoraire à l'université de Heidelberg, directeur du Centre international de recherche en sciences de la culture de Vienne, membre de l'Académie des sciences de Heidelberg.

14,00 €
Vendeur : Amazon
Parution :
ISBN : 978-2-8406-6384-3
Extrait

p. 28-31)


La plus célèbre invention de la Renaissance, la perspective picturale, emprunta sa dénomination comme la théorie mathématique de la vision au Livre de l’optique (Kitāb al-Manāzir) d’Ibn Al-Haitham, connu aussi sous le nom d’Alhazen. Dans sa traduction latine du xiiie siècle, le titre du traité arabe était « Perspectiva » ou « De Aspectibus », et fut conservé jusqu’à ce que Frédéric Risner le remplace par « Optique », terme d’origine grecque, dans la première édition imprimée de 1567. Dès lors, cette préhistoire étonnante sombra dans l’oubli, tant du fait de la nouvelle dénomination de la discipline traitant de la théorie visuelle, qu’en raison des progrès que la discipline réalisa à l’ère de Descartes et de Kepler, progrès pourtant dus, il est vrai, à une réévaluation des résultats et des méthodes d’Alhazen. Au xviie siècle à Amsterdam et à Delft, on proposa même de nouvelles solutions au « problème d’Alhazen » en expliquant les rayons visuels et leur réflexion dans le miroir.
Bien que la traduction latine d’Alhazen fut promise à un succès durable dès lors que les philosophes scolastiques s’en saisirent pour la soumettre à la discussion de ceux qu’on appelait les « perspectivistes », à savoir Vitellion, Roger Bacon et John Peckham, les philosophes de la Renaissance comme Blaise de Parme et les artistes comme Filippo Brunelleschi, architecte du dôme de la cathédrale de Florence, ou l’humaniste Leon Battista Alberti, auteur du premier texte sur la perspective, prirent une autre voie. Leur objectif, conforme à l’idéologie de la re-naissance, était d’occulter la contribution arabe ou de la marginaliser en faveur de la géométrie euclidienne, alors même qu’Alhazen, par ses expériences et découvertes, avait surpassé ses prédécesseurs grecs. On comprend ainsi qu’Alhazen soit un sujet pour l’histoire des sciences, et qu’il ne soit guère traité par l’histoire culturelle ou l’histoire de l’art.
Mes recherches ont fait partie d’un projet qui portait sur l’histoire de la vision comme problème relevant tant de l’histoire culturelle que de la théorie de l’image. C’est pourquoi mon but était de distinguer la théorie visuelle, une question d’optique plongeant ses racines dans les sources arabes, et la théorie picturale, devenue un projet occidental. Le rôle des mathématiques diffère selon les cas. Dans le premier, les mathématiques s’appliquent à la géométrie censée rendre visible la course de la lumière, tandis que dans l’autre cas, les mathématiques s’appliquent à la géométrie comme outil de la représentation picturale. Il n’a pourtant jamais été question d’images dans la culture arabe. Alhazen distinguait les images comme productions mentales du cerveau, des effets de la lumière sur l’œil, soumis à des explications mathématiques. Ainsi nous ne traitons pas seulement ici des rapports entre la science et l’art, mais aussi d’une différence fondamentale dans l’appréhension du monde visible et du visible dans le monde.

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