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Vivant

Vivant

Auteur : Philippe Sohier

Editeur : La Part Commune

Il y a des gens qui boivent pour mourir, d’autres qui économisent pour ne pas périr, certains sont là comme un géranium dans un pot, histoire d’égayer les balcons, mais pour la plupart la mort est un mot qui prend un air de trop. Si j’ai écrit ces nouvelles c’est parce que j’ai l’impression qu’on a l’agonie qu’on mérite, tout dépend de la vie qu’on a tenté de traverser. Il est hors de question de faire la morale, mais de donner un espoir à ceux qui n’osent plus exister.

14,00 €
Vendeur : Amazon
Parution :
141 pages
ISBN : 978-2-8441-8040-7
Extrait

Paris-Marseille

Raymond lavait le sexe de Suzanne, avec des mouvements de langue appliqués. Elle avait posé ses deux pieds sur ses épaules pour ne laisser échapper aucune source de plaisir, elle avait les yeux fermés et la bouche entrouverte, ses tempes reflétaient la lumière du lampadaire pendant que des bottes allemandes résonnaient sur le pavé de Vitry-sur-Seine, des bottes obéissantes et cyniques. Sa position inconfortable commençait à le faire débander alors que Suzanne au contraire suintait d’un orgasme inattendu. Tout était là, la peur, le désir, la peur du désir et les odeurs de la peur, l’aveu du corps qui se laissait aller encore une fois, histoire de rester vivant. « Les temps de guerre excitent les sens », pensait Raymond pendant qu’il prodiguait la toilette mystique. Au fur et à mesure qu’elle se tortillait d’impudeur, il voyait passer des paysages dans sa tête.

Les seins de Suzanne avaient des allures de collines et ses cuisses ressemblaient aux gorges du Verdon, le moindre souffle de sa compagne était une tempête, ses soubresauts des séismes. Elle était belle ! Avec sa confession de femme trop éduquée pour être sincère. La nuit leur faisait confiance et le bruit de la Volkswagen qui faisait chanter les pavés, dans laquelle un officier Prussien hurlait des ordres inutiles, eurent sur Raymond l’effet de la lécher un peu plus.

Raymond ferma les yeux tout en faisant attention de ne pas s’affoler. Prodiguer des ablutions à une femme n’est pas une mince affaire, les muqueuses ont des exigences que la raison ignore. Il faut se concentrer et oublier ses fantasmes, respecter les couleurs et les volumes, assouvir les doutes et persévérer dans la gymnastique de la bouche. A la limite se prendre pour une femme.

Quand les deux coups de feu retentirent suivi d’un râle, elle consentit à se laisser aller à des soupirs profonds. Un homme était en train de mourir sur le trottoir d’en face, pendant qu’elle déversait sur les lèvres de Raymond un flot de promesses maudites. Aussitôt Raymond se hissa jusqu’au front de Suzanne tout en enfonçant son sexe dans la blessure de celle-ci, elle sursauta, vaincue par sa propre chair elle poussa un cri de martyr. En bas, un Goethe sans talent vociférait des ordres d’enfant capricieux, histoire de croire en la guerre.

Toute la vie et tout l’amour de Suzanne étaient au bout de son gland et il tentait désespérément de retenir en lui le jugement final. Les paysages défilaient comme dans un train et sa prostate commençait à faire son devoir. Suzanne laissait faire son corps, sa bouche ressemblait à une rivière et son ventre était une mâchoire, dehors on criait et plus on criait, plus ils s’aimaient.

Le bruit de la sirène qui annonçait un éventuel bombardement sortit Raymond des limbes de l’amour. Ce n’était rien d’autre que le réveil qui trônait depuis trente ans au moins sur la table de nuit. Suzanne était bien à côté de Raymond, mais ce n’était plus la même femme, c’était une sorte de Diva sans opéra, un cachalot échoué dans un lit, une grand-mère honnête qui pour se réveiller remuait ses hanches fertilisées par le temps. Elle s’assit d’un trait sur le lit, chercha ses chaussons du bout des pieds et se mit debout en exécutant un énorme bâillement.

– C’est ton dernier jour Raymond.

Raymond ne répondit pas, il regardait le plafond en souriant vaguement. Il était encore dans ce rêve d’amour et ne voulait pas en sortir, un rêve vieux d’un demi-siècle. Aujourd’hui il avait soixante-quatre ans et trois cent soixante quatre jours et c’était la dernière fois qu’il se levait pour aller rejoindre la cabine de son train de banlieue, ce vieux train gris stationné quai 3, gare St Lazare.

Comme tous les matins, depuis qu’il avait fait l’amour à Suzanne, depuis que Paris était libéré, depuis qu’il avait eu un enfant, depuis que le progrès avait remplacé la guerre, étouffé les champs de luzerne qui bordaient le fleuve et détruit les vieux quartiers de Vitry-sur-Seine, Raymond se levait à six heures dix du matin et enfilait son bleu de travail tout frais repassé de la veille, pour ensuite aller dans la cuisine, boire son café noir, prendre la musette que lui tendait Suzanne dans laquelle elle avait mis l’éternel sandwich au rosbeef froid du jeudi. Il lui posa un baiser sur le front et sortit dans la rue noire, pour prendre le bus essoufflé qui le mènerait au dépôt de la gare St Lazare.
Pourtant ce matin là, à la surprise de Suzanne, Raymond mit deux sucres dans son café. Lui qui n’en prenait jamais afin d’éviter tout excès de cholestérol. Toute sa vie sur les conseils de sa femme, il s’était gardé de boire, de fumer, de ripailler, il ne s’était jamais couché plus tard que onze heures du soir sauf les jours de l’an et au mariage de son fils. Il menait une existence d’ascète basée sur les notions de rigueur, d’honnêteté et de travail. A force d’économiser sou par sou, il avait pu acheter un petit terrain dans le Loiret, sur lequel il avait posé une caravane et ils y allaient tous les mois d’août pour pêcher tandis que Suzanne arrosait les géraniums et les sapins qui délimitaient le terrain. Ils n’avaient jamais voulu faire construire et n’en avaient ni les moyens, ni l’ambition : heureusement car quelques années plus tard, le progrès avait fait pousser une centrale nucléaire à quelques centaines de mètres de là. Raymond avait été un peu déçu, mais il était homme à s’accommoder de tout et puis bon ! Le monde a des exigences que la folie ignore...

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