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La naissance de la mort

La naissance de la mort

Auteur : Aurore Gaillez

Editeur : La Part Commune

" Une confuse vibration fait onduler la chair, à l'intérieur : quelque chose de vif s'apprète doucement, lentement à jaillir. Une petite bête chaude et liquide se laisse glisser dans son intimité. Ses jambes se sont repliées. Son sexe se contracte sous l'irruption sans nom. " C'est à la mort accidentelle de son mari que Marianne est soudainement visitée par ses rêves étranges.
Dès le début de son veuvage, la jeune artiste-peintre de trente ans prend lentement conscience que cette séparation forcée est en fait sa genèse, qu'elle lui permet enfin de se découvrir. Accompagnée par un homme qui lui a commandé son portrait, neuf mois de " mort du mari " lui seront nécessaires pour acoucher d'elle-même.

13,50 €
Vendeur : Amazon
Parution :
ISBN : 978-2-8441-8047-6
Extrait

Au matin

Une confuse vibration fait onduler la chair, à l’intérieur : quelque chose de vif s’apprête doucement, lentement à jaillir. Une petite bête chaude et liquide se laisse glisser dans son intimité. Ses jambes se sont repliées. Son sexe se contracte sous l’irruption sans nom. Le ventre surpris se tord discrètement avec retenue, la bouche vide s’entrouvre, muette. La main palpe la fugitive ardeur, et c’est fini.

Quelques heures plus tard, le jour se lève sur cette infime partie du monde qu’elle occupe, un lit trop vaste pour son seul corps. Elle n’en habite qu’une parcelle restreinte. Il y a pourtant deux oreillers dont l’un n’a plus d’odeur.

Au réveil, elle porte la honte du trémoussement solitaire qui l’a visitée. Incertaine quant à sa réalité, elle se rassure un peu. L’inconsciente ne sait plus si elle a rêvé ou vécu ce plaisir qui l’encombre certaines nuits depuis la disparition. A nouveau, elle se dit qu’elle devrait poser sur sa table de chevet, un feutre : elle le saisirait pour s’en griffonner les mains dans l’hébétude qui suit le soubresaut du corps. Ainsi, au sortir du lit, l’indigne pourrait vérifier les marques sur sa peau ou l’absence de tatouage. Elle saurait… mais ne s’y résout jamais.

Elle n’a qu’un peu plus de trente ans et reborde déjà l’unique côté vivant d’un lit amputé, lisse les draps de la nuit, prend son petit déjeuner avec le bruit des dernières nouvelles qu’elle n’écoute pas. La voix se mêle à celle de la rue, à la brûlure du pain confituré de rouge.

A cet instant, elle a complètement oublié ses quelques secondes orgasmiques, s’en est libérée.

Elle va se diriger vers la salle de bains pour se préparer à l’extérieur.

Les jours sans travail, ils se remettaient au lit, elle un peu maquillée, lui encore tout froissé. Il n’y avait jamais eu la surprise éprouvée durant ses nuits sans lui, mais quand même un agréable va-et-vient. Ils s’entendaient bien, s’aimaient bien. Sa chair pour autant n’en soufflait mot.

Et puis après, c’était fini. Après c’était tout. Il était mort. Comme ça un après-midi. Un après-midi d’hiver à la tombée du jour. Mais ça aurait pu survenir en été, sous la lumière.

Cela n’avait pas de sens. C’était inattendu.

Les yeux pour pleurer

Depuis la perte de son mari, sa disparition brutale, avait-on déclaré officiellement, dans sa trente cinquième année, à la suite d’un tragique accident, ce démembrement de lui que personne n’oublierait, ni sa famille, ni sa veuve, ni ses amis, ses collègues, ni sa… , elle ne se maquillait plus. Non pas à cause de son absence à lui, il ne distinguait pas son visage fardé de son visage vierge, mais parce que trop souvent, les cosmétiques s’étaient dilués en une eau sale sur ses joues. Elle s’accordait juste un peu de brillant sur les lèvres, reliquat de féminité, espoir inavoué de vie, balbutiement de sensualité.

Certes, elle pleurait moins régulièrement. Petit à petit, la douleur s’était incrustée en elle, se familiarisant à son organisme, devenant une seconde peau épaisse, du cuir encore un peu trop souple, déchirable.

Mais les larmes se déversaient toujours quand Marianne songeait au papier soigneusement plié en quatre, sous une enveloppe blanche, retrouvé dans la poche intérieure de la veste abîmée par l’accident, portée par son mari sans voix, sans mouvements, sans vie, sans excuse.

Un mort

Ils étaient mariés depuis plusieurs années, depuis toujours. Avant leur couple, c’était un peu l’adolescence, un peu les études, aucune vie partagée. Pour tous les deux, ce mariage avait représenté le début, la première union, la seule. Par paresse, par omission, Marianne n’avait jamais songé à SA vie, puisqu’elle aimait son mari et qu’il l’aimait. Seule LEUR existence avait un sens. C’était simple, c’était bien.

Ils n’avaient pas d’enfant au jour où il s’était mortellement fait renverser par une voiture.

Pour lui, ce n’était pas ça, pas assez mais c’était tout. Il n’en a pas parlé à Marianne et après, il s’est fait déglinguer par la voiture.

Elle est dans le premier mois de sa mort à lui, la veuve de trente ans.

Ce jour-là, on a sonné à la porte et elle a quitté son atelier sans plaisir ni agacement pour aller ouvrir : elle n’attendait personne, peut-être son mari qui n’avait pas d’heure.

Après les précautions d’usage et l’annonce de la funeste nouvelle, on a laissé pleurer Marianne, on a respecté son silence gémissant, on a écouté ce refus de comprendre ce qui le matin même était nié par les agissements d’un homme banal, plongé de tout son corps dans cette platitude de vie : brossage des dents, baisers dans le cou, rasage électrique, machinal, sans penser à l’éventualité de ne plus jamais exécuter ces gestes, cette rotation sur les joues périssables, engloutissement de nourriture, nouveaux baisers à pleine bouche et départ pour une routine qui le maintenait vivant malgré tout et au détour de laquelle il allait périr.
Enfin, on a emmené Marianne à l’hôpital afin qu’elle veuille bien y reconnaître son mari devenu mort tout d’un coup, son corps dénudé tatoué de quelques plaies encore fraîches, ses paupières tirées, sa bouche cousue et son sexe vide à jamais. Marianne a reconnu que c’était bien là son mari déserté par la vie, elle concéda qu’il s’agissait du cadavre de l’homme qu’elle avait aimé, épousé, de lui désempli...

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