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Passage aux Iles Féroé avec des bottes en caoutchouc

Passage aux Iles Féroé avec des bottes en caoutchouc

Auteur : Karin Huet

Editeur : La Part Commune

Elle part aux Féroé. Rencontrer… Qui?
À pas lourd, tâter de l’archipel. Puis, lassée de vagabonder entre les moutons et les oiseaux, elle s’abrite de la pluie et du vent, et du désœuvrement, dans une usine, au fond d’un chalutier qui tangue à la poursuite du merlan au large de l’Islande. Elle tâte des Féroé avec les autres travailleurs, en gants de caoutchouc. Entre les bancs de brouillard et de blues, elle capte des éclats de vie. Les mots surgissent, nus et crus. Au crayon (ça marque même sur le papier humide), elle écrit des croquis.

15,21 €
Vendeur : Amazon
Parution :
ISBN : 978-2-8441-8124-4
Extrait

Il est allé tout seul en voilier au Sénégal et au Brésil, en passant par la Norvège ; souvent il traverse la Mer Celtique et il double les Skellig. Il sait trouver l’heure de la haute mer à Penzance, le jour de la bataille d’Azincourt, en situant l’année en question dans les cycles d’or de la lune à partir de la naissance de Jésus Christ et en tenant compte de l’établissement du lieu pour calculer l’épacte.
Je lui demande s’il aurait les Instructions Nautiques
des Iles Féroé.
Non.
– … Je sais rien des Féroé. (Il prononce les
« Fées Roses ».) Sauf l’indicatif téléphonique : 00 298. Au Centre Nautique, sur les factures, on a des communications pour les Féroé. Pour les appels locaux, faut faire 02 98 mais, si tu bégayes avec le doigt…, au lieu du Finistère, tu obtiens les Féroé.

En France, janvier 2002.

*


Joie d’enfance, joie de nouveau-né, retrouvée en cette circonstance. Joie de s’étonner, d’ignorer et d’apprendre, d’être tout frais en ce monde et de n’avoir rien à y faire.

En mer, le 28 mai 2002.

*

C’est apparu. On n’avait rien vu venir. Sous le ciel blanchâtre : des toits, des assises, des pignons, des triangles, des cubes et un bonnet-clocher de lutin.
Bleus, rouges, roses, mauves, jaunes, verts !
Sur les cristaux de couleurs, il pleuvait des ficelles. Moi, en gnome, de cirés jaunes revêtue, j’allais, toute saisie. Dans le ciel toujours plus opaque, la lumière sortait des bordés et des murs. Imaginez : un toit rose tendre et un chalutier bleu pervenche !

En débarquant du ferry
à Torshavn, capitale des îles Féroé,
29 mai.

*

Toits vivants, d’herbes dansant au vent, d’herbe poussant doucement.
Dans mon pays, couché sous l’herbe, on n’est plus. Ici on vit sous la terre velue.
Toits herbus, toits poilus, touchants, tels des chats tout vivants.

Quartier de Reyni, Torshavn, 30 mai.

*

« Il pleut dans la bibliothèque,
Ça fuit entre théorie et pratique. »

Vagn venait de me citer en anglais ces vers de Roï Patursson, ze grand poète féroïen, primé en Suède il y a quelques années, sacré ce jour-là chef de file de la poésie nordique. Vagn m’emmenait visiter l’École Supérieure Populaire.

Un type pâlot en bleu marine (homme de service ? directeur de l’école ?) l’a écouté avec une mine un tantinet gênée me présenter (« … elle Écrit… voyez son Carnet… etc. »). Puis il nous a introduits dans une espèce de bibliothèque si douillette et bien chauffée que j’ai constaté à haute voix :
– Il ne pleut PAS dans la bibliothèque…
Le type, avec un sourire un chouya moins crispé, a complété :
– « … fuites entre théorie et pratique. »
Et il nous a demandé de remplir le Livre d’Or de l’École. Chasse tirée dans la cuvette de mon crâne ! Place nette. Cerveau évacué.
Malgré tout, étiquetée écrivain, je devais me fendre d’autre chose que « merci ». Au coude à coude sur le divan avec Vagn-le-Poète, par contagion j’ai marqué :
Cette visite
magique
m’agite.
C’était pas vrai mais personne ici ne comprend le français.

– Ce gars-là, m’a expliqué Vagn dans la rue, à treize ans, en classe, il s’est mis debout, il a dit
« C’est trop ennuyeux » et il est parti. Il est parti matelot. Maintenant il est docteur en philosophie et il dirige cette école. Mais depuis qu’on lui a décerné ce Prix de la Poésie Nordique en 1986, il n’a plus rien écrit.
À cet instant j’ai compris que j’avais serré la pince à Roï Patursson en personne.

Torshavn, 31 mai.

*

La pluie en rafales entre les containeurs. Premier festival de l’été, course à l’aviron. Les jeunes élégantes ont enfilé deux sacs-poubelle sur leur manteau de laine Sirri. Les parapluies bleu et blanc se retournent. Les vieux en ciré boivent du schnaps dans le bouchon creux de la bouteille. Les rameurs grelottent.

Klaksvik,
Iles du Nord,
1er juin.

*

Dans la chambrette où l’on m’a recueillie pour cause d’intempérie, se trouve un lit une place avec sa couette. Une bibliothèque en formica où sont rangés des bouquins et des classeurs décorés de Mickeys et de Donalds, une mappemonde, des statuettes de nains et deux photos de classe. Une plante rouge et verte que l’on achète pour Noël, posée sur l’appui de la fenêtre (équipée de rideaux). Deux reproductions qui pourraient être signées Escher. Une bande de canevas format cravate mentionnant le poids du niston à sa naissance, plus la date de l’événement et celle du baptême. Le poster d’un bouquet de roses jaunes et roses. Un tableau-boîte contenant des miniatures en laiton massif, ivoire et cordelette blanche, les outils de la passion féroïenne.
De bas en haut : le globicéphale lui-même, stylisé, ainsi que, en face, la barque à six rameurs (sans rameurs). Entre eux : le caillou qui, au bout d’une corde, servait à frapper l’eau pour rabattre le troupeau vers la plage. Au dessous : le grappin pour haler la baleine à sec et le couteau pour l’achever. En haut : deux sortes de harpons.

Klaksvik, 2 juin.

*

Il est moins saoul que les autres, pâle et lisse comme un employé de banque.
Il me répond pourtant qu’il est pêcheur en Mer de Barentz.
Je lui prends la main. Pas plus calleuse que la mienne, pas plus grosse.
Il demande mon stylo. Il écrit sur mon carnet, en lettres qui tanguent : « May the sun always shine on you ». Et ne veut pas signer, parce qu’il est marié.
Le soleil, il doit briller par son absence quand, avec des gants en caoutchouc, on entasse des morues au fond d’la cale d’un chalutier en Mer de Barentz.
Peut être qu’il est autant saoul que les autres.
Son vœu-soleil, il m’est sacré.
Entre les chopes de bière,
au pub de l’Islandais
Klaksvik, 3 juin.

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