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L'univers imaginaire de Guillevic

L'univers imaginaire de Guillevic

Auteur :

Editeur : La Part Commune

Ce livre offre un parcours à travers les thèmes les plus significatifs de l’œuvre poétique de Guillevic, tels que la pierre, la main, le silence, la mer, la femme, les mouvements d’enracinement et d’ouverture. Il met ces thèmes en relation, afin de dégager ce qu’on pourrait appeler la quête existentielle du poète. Sa lutte obstinée pour dépasser ses fragilités et ses peurs, et son expérience singulière du monde, caractérisée par une présence profondément attentive aux êtres et aux choses qui l’entourent, et qu’il a appelée « vivre en poésie ».

18,26 €
Vendeur : Amazon
Parution :
319 pages
ISBN : 978-2-8441-8128-2
Extrait

L’insupportable réalité

L’univers des premiers recueils de Guillevic est marqué par la souffrance et le malaise. « Supporter / […] / L’insupportable », « […] avoir toujours / Plus ou moins mal », telle est alors la réalité du poète. Cette souffrance naît de la sensation intolérable d’un manque, d’une béance intérieure. L’espace, le temps, le mouvement, lui apparaissent comme autant de gouffres dévorants menaçant de désintégrer son fragile moi. Certains éléments comme le ciel nuageux, la mer, la ville, semblent habités par l’absence et lui communiquent un pénible sentiment de dissolution intérieure. Tout ce qui a forme et contour semble désigner un plein qui le rejette, l’exclut. Le corollaire de ce mal-être est une quête toujours vaine et toujours renouvelée de substituts maternels, un mouvement régressif qui habite puissamment ses poèmes. Ce profond malaise existentiel s’apaisera progressivement au fil de son œuvre. Mais il s’agira là d’une sérénité chèrement gagnée, derrière laquelle on pourra toujours distinguer les souffrances anciennes ou, comme le confie le poète, « cette peur panique qui est le soubassement de ma vie et contre laquelle je n’ai cessé de lutter. »
« Le frôlement du gouffre »
L’angoisse primordiale qui habite les poèmes de Guillevic est la perception épouvantée du monde comme néant. L’existence de l’homme est cernée de gouffres, qui s’ouvrent sous ses pas dès qu’il se risque hors de la sécurité du repli sur lui-même. Dans Requis, paru en 1983, le poète se permet d’apostropher avec une familiarité amusée celui qui fut le compagnon de toute une vie : « Monsieur Néant / Fidèle compagnon. // On ne manque pas / D’occupation. »
Mais il a fallu du chemin pour arriver à la possibilité de ce recul par rapport à ce qui fut si longtemps synonyme de terreur panique. L’être des premiers recueils de Guillevic se sent nu, exposé, sans défense. Dans un monde perçu comme « Horriblement vacant », comme une « sphère d’absence », sa détresse est absolue, et de surcroît quel pourrait être « Le moyen // D’assouvir sa rage / Sur le néant » ? Ce qui exprime le mieux cette expérience du monde comme un vide qui menace dangereusement l’intégrité de l’être est le terme de « gouffre » qui, comme celui de « néant », revient souvent sous la plume du poète. « Gouffre », « abîme », « à-pic », « précipice », autant de termes pour dire la menace à laquelle est confronté l’homme, condamné à vivre
« Sur le gril du vide », dans un univers manquant de substance et de stabilité : « Est-ce qu’il y a / Quelque chose de solide-solide / Où s’appuyer ? »
L’épouvante face à un monde ressenti comme dévorateur ou dissolvant est fondamentale dans l’œuvre de Guillevic. Et celle-ci se construit autour de la lutte du poète pour faire progressivement échec à cette angoisse du néant, autour de la lente conquête de la confiance en soi et dans les choses.
Le rire de l’espace
Le rapport premier du poète avec l’espace est placé sous le signe de la terreur. L’espace signifie exposition radicale au vide et à la distance. L’homme s’y sent exposé, dépossédé de ses défenses, à la merci de « tout l’ennemi ».
« La distance et la perte »
L’espace implique une distance accrue entre soi-même et le monde environnant. Or toute distance est vécue comme intolérable par le poète car elle s’oppose au contact direct, proche, maternel. Ce dernier a besoin d’un contact étroit avec les choses, des limites rassurantes d’un univers clos. Tout panorama, toute vue embrassante entraînent chez lui une grande angoisse, lui « […] qui souffre tellement / Dans tellement de paysages ». Ils exacerbent son sentiment d’incomplétude, de vide intérieur. Car le désir d’« Étreindre la distance » n’est hélas qu’un rêve impossible, de même que celui de tenir la lune serrée contre soi. La distance, qui s’oppose irrémédiablement à la sécurité du contact, apparaît d’ailleurs dans un poème dressée comme un ennemi.
L’angoisse du vide et le besoin de repli sur soi sont également très présents dans les poèmes de Henri Michaux. Ainsi, dans Face aux verrous, celui-ci s’écrie-t-il : « Je souffre trop du mal d’air. […] Oh ! ce vide. » Les œuvres de Guillevic et de Michaux présentent de nombreuses similitudes, malgré tout ce qui sépare la plongée introspective de Michaux dans « l’espace du dedans » de l’observation attentive et quasi-compulsive du réel par Guillevic.
Les différentes étendues
L’étendue est le lieu privilégié de l’exposition à l’espace. C’est ce qu’expriment dans un registre abstrait les poèmes du recueil Euclidiennes consacrés au plan. Les poèmes de Guillevic conjuguent volontiers des rêveries abstraites sur des figures géométriques avec une attention aiguë aux choses concrètes. Le recueil Euclidiennes est ainsi constitué de poèmes consacrés chacun à une figure géométrique. Il comporte une série de trois poèmes sur le plan, qui mettent en évidence sa relation fondamentale avec l’espace : « Je suis le plan, je suis / L’étendue, l’ouverture, / Le libre aller-venir. // Mieux que la droite / Ou que la sphère,
/ Je dis l’espace. »
Trois lieux incarneront de manière privilégiée la notion d’espace dans les poèmes guilleviciens : la lande, la prairie, la plaine.
La lande tient une grande place chez un poète dont l’imaginaire est profondément modelé par la Bretagne de son enfance. La lande, cet espace de transition entre la terre et la mer, qui a en commun avec cette dernière son caractère d’immensité sauvage, tout en gardant ses valeurs d’étendue terrestre : « Entre la mer et la terre / Cultivée, arrangée, // La lande fait transition / Et plaide pour ne pas choisir. »
La lande est l’espace nu par excellence, impitoyablement balayé par le vent de la mer, un vent qui n’y rencontre aucun des obstacles édifiés par l’homme sur les terrains cultivés. Seuls peuvent y croître de maigres arbustes, bruyères et genêts. La Bretagne est d’ailleurs un lieu où les notions d’ouvert et de fermé prennent un caractère extrême. Aux espaces découverts comme la mer et la lande, domaine du vent, l’homme a opposé un pays de bocage quadrillé de murets, des maisons trapues, fermées. Les hameaux étant eux-mêmes construits de manière à se protéger du vent :
« Un hameau, par exemple, était bâti de façon que les maisons successives fussent en mesure de rompre le vent, c’est-à-dire de façon à tenir à l’abri l’intérieur du hameau. Et l’on est quelquefois étonné, lorsqu’on entre dans le dédale de ces huit, dix ou douze maisons différemment orientées. On sort d’une campagne où le vent court à quatre-vingts, quatre-vingt-dix kilomètres à l’heure et, tout à coup, on se trouve dans un endroit qui est un havre de tranquillité. Ce sont les maisons, ce sont tous les édifices divers, et d’abord les murs, qui ont assagi le vent, qui l’ont détourné, qui l’ont divisé en somme, de façon à faire à l’intérieur ce qu’on appelle “ar blasenn disavel”, la place sans vent, un endroit, une espèce de cœur du village où l’on est à l’abri. »
On peut penser que cette opposition si flagrante en Bretagne entre l’ouvert et le fermé n’a pas été sans influence dans la constitution d’un imaginaire où le rapport à ces deux notions est particulièrement importants. Sur l’espace radicalement vide de la lande, l’homme se sent démuni, exposé, impuissant : « Et tu tâtais la lande / Et tu voulais crier. »
La lande est le royaume du vide et de l’absence. Un vide hostile qui provoque l’homme par le rire : « Pas de feu / Sur la lande et personne / Dans la nuit. // Ce rire autour de toi. // La maison, ni la femme / N’étaient là, mais l’espace. // — Plus tard, plus tard, / Tu parviendrais à l’habiter. »
Car rire et vide vont de pair : « Parce que rire / Est le propre de rien. » Le danger du vide, cette menace paradoxale de ce qui n’est pas, et qui est ressenti comme agressif du fait même qu’il n’est pas, se traduit par l’angoissant « […] rire que l’on dit / Celui de la hyène, // […] / Un peu partout ».
La prairie, « Une étendue d’herbe / Où ne pas se fier », associe deux valeurs négatives. D’une part, c’est un espace découvert, elle est donc dangereuse comme telle. Le poète, projetant sur la prairie son angoisse du vide, la perçoit comme souffrant de cette exposition forcée. Exposition à l’air, à l’espace, mais aussi à la lune et à sa douceur sournoise. Le malaise des prés et des prairies se traduit souvent par des cris : « Envers les puits la lune / Avait de la pitié // Mais entre les bois / Les prés criaient ». D’autre part, la prairie effraie par la vie intense et grouillante qui l’anime au ras du sol : « Toujours on grouillera / Dans votre noir, dans votre humide, / […] / Mes noirs étangs, mes noires prairies. »
Mais c’est l’immensité nue de la plaine s’étendant jusqu’à l’horizon qui implique l’exposition la plus radicale à l’espace, jusqu’à en être, dans l’œuvre de Guillevic, le symbole même. La plaine, c’est d’abord pour lui la plaine d’Alsace, qu’il a découverte durant son adolescence à Ferrette, et qui lui procurera une impression forte et durable. Ce sera ensuite et surtout la Beauce où il se rendra régulièrement de 1953 à 1977. Il lui consacre une partie du recueil Avec : « élégie de la forêt Sainte Croix ». La plaine est un grand corps étendu, sans défense : « Pays plus exposé, / Sans écran, sans refuge ». Tendue, « en proie », elle n’est qu’attente : « Plaine telle un sanglot / Qui s’étrangle et se cache, // Champ de blé supportant / Les jeux de l’alouette, // Est-ce en vous cette attente / Ou dans celui qui vous regarde ? »
Le malaise de l’étendue, cette sensation d’incomplétude et de tension, la souffrance du vide, s’expriment donc généralement par le cri : l’étendue est « de l’ordre du cri ». Ils provoquent chez le spectateur une forte angoisse en exacerbant son sentiment de vide intérieur.
Apprivoiser l’espace, apprendre à s’y mouvoir sans effroi et même à y prendre plaisir, tel sera le difficile chemin du poète.

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