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Les emmurés

Les emmurés

Auteur : Lucien Descaves

Editeur : La Part Commune

Les Emmurés, qui paraît en 1894, incarne pleinement l’attention que Lucien Descaves a portée durant toute sa vie aux exclus de la société.

Le roman épouse la condition quotidienne des aveugles et l’on y retrouve un aspect quasi docu-mentaire, qui ne craint pas le souci du détail — comme c’était déjà le cas dans Sous-Offs. Les Emmurés révèle un pan ignoré du peuple de Paris, très peu de récits avant lui ayant décrit l’existence de ceux qui ne voient pas (le texte le plus connu à leur être consacré est la célèbre Lettre sur les aveugles

de Diderot). Ce sont leurs conditions matérielles, morales et affectives que veut dépeindre ici Lucien Descaves et comme pour ses autres livres, il s’y attache à la manière qui le caractérise : avec une scrupuleuse sincérité.

19,00 €
Vendeur : Amazon
Parution :
510 pages
ISBN : 978-2-8441-8185-5
Extrait

« …Délégué par M. le ministre de l’intérieur pour présider la distribution des prix à l’Institution nationale des jeunes aveugles, je ne croirais pas avoir rempli fidèlement mon mandat si je n’adressais d’abord à votre cher directeur, à vos bons maîtres, les éloges qu’ont bien mérités ces dignes continuateurs de Valentin Haüy et de Louise Braille… »


Un membre de la Société d’encouragement au bien, d’une vétusté décorative semblant indiquer que Belloir l’avait fourni avec les tentures d’apparat, répondait à M. Regnaucourt, le directeur, un petit homme à la lèvre rase, aux favoris parcimonieux d’ancien magistrat. Imperturbable, il essuyait les congratulations fondantes du président et c’est à peine si, vers la fin, une légère perturbation de sa bouche témoigna qu’il les suçait.

C’était d’ailleurs l’exorde obligé, quelques mesures pour rien. L’orateur se redressant annonça ensuite, du geste et de la voix, l’honnête ambition de cumuler Sellenick et Jules Simon. Il fut tour à tour, puis ensemble, l’un et l’autre. D’un répertoire d’allocutions défraîchies, trimbalées en maintes solennités, il sut extraire l’éloquente Marche indienne qu’il fallait pour stimuler le zèle et la docilité des enfants, les pas redoublés capables d’exhorter les parents à mitiger, par leur sollicitude, les épreuves de la cécité. Et la péroraison même où il adjurait ceux-ci de ne pas oublier que ces fils, sortis d’eux, mettraient un jour leur marteau, leur plume, leur épée, au service de la France, de la République ! cette absurdité, en un pareil lieu, ne parut pas à l’auditoire plus étonnante que le non-sens de la Marseillaise, mugie à pleins cuivres, par les aveugles, au début de la séance.

Le philanthrope de carrière ayant parlé, les applaudissements partirent en salve de l’orchestre et des chœurs massés, avec les professeurs, sous le grand orgue, autour du bureau, et suscitèrent une politesse équivalente chez les élèves des deux quartiers, rassemblés, garçons à droite, filles à gauche, entre l’estrade officielle et l’amphithéâtre réservé aux invités. Car, pour la circonstance, la salle des exercices publics s’annexait la chapelle attenante dont de hautes draperies cachaient l’autel.

La fin des discours déraidit l’empois des conte-nances. Le corps et l’esprit, courbatus par ces ingrats préliminaires, s’étirèrent discrètement, à petit bruit, à petites conversations. Les familles qui garnissaient les tribunes latérales, se penchèrent, explorèrent les rangs pressés des classes, mais sans parvenir à orienter des faces levées et léthargiques, réfractaires à l’aimantation par le regard. Aussi l’attention des clairvoyants, lasse d’expériences inutiles, fut-elle bientôt simplement maraudeuse.

Au-dessous d’eux s’étendait le jardin de la cécité, un parterre d’yeux fanés, un enclos de crypto-grammes insolites, un verger de fruits blets, becquetés et rabougris, à l’égrappage desquels on ne s’expliquait pas qu’il fût sursis.

Aucune espèce n’était plus abondante en variétés que les ophtalmies. Elles apparaissaient à la fois artificielles et vivantes, cotonneuses et fermes, sèches et liquéfiées, lisses et fougueuses. Comme un palais dévasté, envahi par une végétation parasite, l’œil qu’un cataclysme avait désolé, appartenait aux fougères, aux lichens et aux mousses. Ils avaient tout recouvert, festonnaient le plâtre éraillé de la cornée, illustraient d’arborisations sanguinolentes les porphyres, l’agate laiteuse et le jaspe panaché des prunelles où l’iris en dissolution s’extravasait à travers les parois perforées. Des globes dépolis, arides et rissolés, gardaient le ton et la rugosité de l’ardoise brute. Et d’autres, au contraire, arrosés incessamment, macéraient dans les larmes.

Mais ces billes, entières tantôt et tantôt délayées, ou même, plus épouvantables encore, les godets mal rincés qu’avaient vidés la fente ou l’énucléation de l’œil, rien n’égalait en horreur les turgescences, les loupes et les pois, de la monstrueuse famille des staphylômes. Là se balançaient doucement, au sommet d’invisibles pédoncules, des bourgeons élastiques, des moignons racornis et granuleux, des capsules protubérantes et chauves.

Une comparaison à cette flore humaine et tropicale ne se trouvait que dans le verger mitoyen. Tranchant sur le lait de chaux des visages, quelques raisins d’espaliers s’échappaient des paupières, comme d’un petit sac abritant d’irréalisables promesses de fruit. Ailleurs, plus nombreuses et d’une fraîcheur reposante, croissaient les chastes amauroses, noisettes creuses recélant un ver, que nulle tache, nulle cicatrice, nulle piqûre, ne divulguait. Et sous la haie des sourcils enfin, parmi les ronces ciliaires, se récoltaient de grosses mûres sauvages qu’un épanchement de pigment fonçait.


« Monsieur le censeur a la parole ».

Du mascaron de celui-ci, tout d’un coup changé en fontaine, jaillit alors tumultueusement, le palmarès, sans intermittences laissant aux quatre ou cinq élèves clairvoyants que possédait l’Institution, le temps nécessaire pour remettre aux lauréats qui les venaient prendre, les récompenses de l’année scolaire 1879-1880.

Les prix, imprimés en relief, étaient volumineux, rappelaient ces biblorhaptes usités dans le commerce, les banques. Ils formaient deux énormes tas, une barrière, entre l’estrade et le parterre ; et sur les genoux des aveugles le plus souvent couronnés, ils s’empilaient à hauteur d’accoudoir. Des surveillantes, en tête de chaque banc, facilitaient le dérangement des jeunes filles, conjuraient des abordages périlleux, du moment que leurs mains occupées ne les en préservaient plus.

Le membre de la Société d’encouragement au bien avait cru devoir, d’abord, embrasser et congratuler quelques élèves distingués. Mais son grand âge lui défendant de rester longtemps debout, il s’était rassis, le menton sur la poitrine, et s’assoupissait.

Le censeur, cependant, d’une bouche évasée, continuait à répandre, au milieu de l’indifférence et de l’ennui, les gerbes du palmarès dont n’arrivaient à l’auditoire que les éclaboussures poussées par un souffle plus vif.

—…Violon… 2e prix, Anastase Merle… Classe de clarinette… prix, Savinien Dieuleveult… D’orgue, professeur, M. Gilquin… accessit… Dieuleveult, 5e fois… Inscription au tableau d’honneur, 1er prix, Louis Bruzel, nommé pour la 6e fois.

Des bravos, saluant d’indiscutables succès, dominaient par instants le clapotement des mentions dans la vasque du bureau. Et les élèves ne se levaient plus, disparaissaient derrière le mur de bouquins encore menacé d’exhaussement. D’une fillette, on ne voyait ainsi que la tête, une frimousse par hasard espiègle et fringante, faisant songer à ces oiseaux qui chantent dans les ruines.

Le public s’associait peu aux marques d’approbation. L’étranger assistant à cette distribution de prix eût souhaité que la répétition des appels à l’estrade correspondît à des caractéristiques de physionomie, des gentillesses d’allure, un cachet physique distinctif empêchant de confondre l’enfant studieux et instruit avec ceux de ses camarades dont les facultés décelaient moins de culture. Un premier examen des aveugles défilant devant la table officielle, décourageait le discernement. Tous se ressemblaient. Il fallait, si l’envie prenait absolument d’en singulariser quelques-uns, parmi les plus jeunes surtout, s’intéresser à ces mutilations effroyables qui sont les stigmates de la cécité.

Seule interrogée, la figure restait muette, indéchiffrable. à certains élèves de deuxième année uniquement, l’enseignement intellectuel complet, une éducation patiente, avaient constitué une couche de tain suffisante pour que la glace du visage réfléchit la fierté de l’effort fructueux.

Ces nuances furent vraiment appréciables lorsque les musiciens succédèrent aux lauréats de la fileterie, du tournage et de l’empaillage de sièges. Le masque des ouvriers était dense, fermé, un peu bestial même, comme si l’héritage de la vue se répartissait inégale-ment entre la roture du toucher et l’aristocratie de l’ouïe. Car, chez les grands élèves de classe d’harmonie et de composition, on eût dit que la peau, à tremper dans les ondes sonores, avait contracté un fripement délicat et fourmillait ainsi que l’eau dormante.

C’était la fin. Le censeur, tari, égouttait les legs et fondations :

« Prix Dufaux, de 225 francs, destiné à récompenser le zèle d’un professeur aveugle : accordé à M. Gilquin ».

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