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Les Adolescents troglodytes
De Emmanuelle Pagano
Editeur : P.O.L
Parution le : 4 Janvier 2007

Adèle est conductrice de navette scolaire sur un plateau très isolé, en altitude. Elle transporte une dizaine d'enfants et d'adolescents, essentiellement des fratries, dont les histoires se mêlent à la sienne. Pendant les trajets, dans les intempéries, ses souvenirs, ses pensées, glissent sur les routes écartées, pendant que grands et petits parlent, se disputent, se taisent. Elle se souvient de son corps mal ajusté, de sa propre adolescence douloureuse. Adèle est une fille née dans un corps de garçon. Ni « ses » grands ni « ses » petits, n'ont connaissance de son passé. Elle est née au milieu du plateau, à la « ferme du fond », aujourd'hui disparue sous une retenue d'eau. Elle y a vécu avec ses parents et son petit frère, Axel, puis elle est partie, avant de revenir au pays dans son nouveau corps : personne ne l'a reconnue.

Elle conduit sa vie et la navette entre ce lac artificiel, recouvrant l'enfance, et un autre lac, naturel et volcanique, auprès duquel elle aime s'arrêter. Elle pense à son frère. Il n'a jamais accepté la féminité de son aîné. Axel est travailleur sur cordes, il conforte les falaises qui soutiennent le plateau. Il refuse de la voir, de lui parler. Une paroi rocheuse s'écroule, Axel s'en sort avec une phalange brisée, mais quelque chose en lui s'est fissuré. Adèle descend le voir et le dialogue reprend.

Un après-midi d'hiver, la tourmente et les congères brouillent la route de la navette au retour du collège. Adèle et ses grands se perdent. Ils se réfugient pour la nuit dans une grotte au bord du lac volcanique...

On retrouve dans ce nouveau roman ce qui fait l'originalité d' Emmanuelle Pagano : une conscience aiguë des corps et des mouvements visibles ou secrets de ces corps, une langue imagée et apparemment familière mais en réalité discrètement sophistiquée, une connaissance profonde de la nature, des forces qui la traversent.

  • Littérature française
  • La presse en parle

    Il faut du talent pour être frère et sœur, réussir sa fratrie, comme on dit réussir sa vie. Il faut du talent pour s'aimer un peu, beaucoup, collés ou dessoudés, à rire comme des tarés ou à s'étriper méchamment, malgré soi, malgré les liens de sang. Pas facile tout ça, surtout quand l'un ou l'une, marqué(e) par on ne sait quelle griffe du destin, cherche son identité, sa place dans le monde... Avec Les Adolescents troglodytes, Emmanuelle Pagano s'insinue dans les méandres familiaux, les bourrasques sentimentales, et met à nu le sempiternel duel entre amour absolu et incompréhension. Déjà, dans son précédent roman, Le Tiroir à cheveux, elle affrontait les non-dits, ces sortes de mensonges, et les tourments oubliés d'une gamine de 15 ans. Ses mots se font aujourd'hui encore plus ouatés, comme s'il lui fallait protéger le lecteur, ou ses personnages, tous des sensibles, des blessés, rouge au front, morve au nez. Dès les premières pages, on se croit dans une road story à la française. A bord d'une navette scolaire, à travers les gorges de l'Ardèche, matin et soir, neiges et vents, crevasses et loups. On se laisse conduire, on regarde le paysage, on fait connaissance avec les mômes, leurs minois endormis, leurs peurs aussi. Et puis l'on bascule - les précipices sont nombreux, dangereux ou tentants, lacs artificiels ou vallées secrètes - et l'on se demande : qui conduit ? qui raconte ? quelle histoire ?

    L'auteur embrouille nos yeux, manipule les accords féminins-masculins (" je me sentais esseulé et soumise ") pour mieux faire sentir l'effroi de n'être pas ce que l'on est censé être : homme ou femme. Dès lors, les phrases s'ouvrent vers le passé, touchent la vérité : " Quand j'étais petit garçon... ", et racontent le désarroi du petit dernier de la fratrie : " Si tu fais ça, je n'aurai plus de grand frère. [...] Tu ne seras jamais ma sœur, ça jamais, mais tu sais que je t'aime. " Emmanuelle Pagano écrit du bout du cœur, avec délicatesse. Elle nous emmène dans une histoire d'amour aussi troublante que vivifiante. Qu'elle évoque les corps torturés, déchus, ou ses montagnes ardéchoises, son écriture n'est que sensualité : " Je me suis remplie du paysage, à nouveau. Je contiens mon pays, il me comble, il me suffit. "

    Martine Laval, Télérama

    Commentaires Amazon

    2007-12-30Note : 5/5
    Quel roman magnifique !
    J'ai été surprise, étonnée, chamboulée par ce récit étonnant et subtil. Car malgré l'aspect un peu "téléréalité" du secret de l'héroine, ce livre n'a rien d'indécent ou de voyeur, il n'est que finesse et grandeur. Le personnage principal, Adèle, est tout de suite sympathique, forte et touchante. Nous la suivons avec plaisir dans ses déplacements quotidiens. Nous craignons, avec elle, que la neige entrave la route et que les enfants arrivent en retard à l'école. La montagne devient belle, sous les mots d'Emmanuelle Pagano, dure et inquiétante, comme ses habitants, et puis, tout à coup, douce et enveloppante, rassurante. Je vous recommande ce livre, chaudement, vous y trouverez beaucoup de force, et de respect !



    2007-05-25Note : 2/5
    Difficile d'entrer dans son univers.
    Pas facile d'entrer dans ce roman. Les problèmes d'identités du personnage principal, qui nous bascule du "il" au "elle" nous font tourner la tête au point de ne plus savoir ou nous en sommes. Il faut être bien attentif pour suivre ce roman.

    2007-01-07Note : 4/5
    Bien au chaud dans son fourgon
    Adèle est conductrice de navette scolaire pour les enfants des plateaux isolés, loin là-haut, nichés au coeur des gorges et jamais à l'abri des congères et des vents scélérats.

    Adèle adore ces gosses, des adolescents muets, taciturnes, mais respectueux, ayant su établir une connivence discrète. Elle les appelle ses ligériens, "il faudrait dire altiligériens, mais c'est moins facile, et comme je ne les appelle qu'à part moi, ça me regarde". Voilà le tableau...

    Comprenne qui voudra mais le sujet s'emmêle dans un embroglio de féminin / masculin quand Adèle parle d'elle entre "quand j'étais petit", dans son pays où elle a grandi avec son frère Axel, et ses parents, dans la ferme du fond, et le présent, qui la voit revenir avec ses traits de femme seule et mystérieuse...

    Axel est d'ailleurs revenu au pays, lui aussi. Cela faisait quelques années qu'ils étaient fâchés, mais ce retour sonne l'heure des réglements de compte, Adèle le sent dans son ventre.

    D'ailleurs, il s'en passe des choses dans son ventre, quand ça tire et ça fourmille, ça sonne et ça crie, surtout quand Tony le costaud posera son regard sur elle et lui filera quelques rougeurs sur les joues...

    Qui est-elle, Adèle ? Que cache-t-elle et que craint-elle ? Son chemin quotidien à travers les routes escarpées et glissantes n'est pas seulement le nid de ses soucis, en plus de sa tête renversée pour l'inconnu, le retour du frangin, les souvenirs d'enfance et les regards persistants de ses gamins qui la sondent et la transpercent... ça commence à faire beaucoup pour Adèle.

    Emmanuelle Pagano a réussi un formidable tour de force en tendant la main au lecteur pour le prendre à bord de la fourgonnette scolaire, on s'y installe, on boucle sa ceinture, on s'y trimballe, les lèvres gercées, le souffle court, la boule au ventre. C'est scotchant.

    Se glisser ainsi dans la tête de la narratrice, cerner sa troublante identité, son énigme et son ambiguité est un cadeau inouï, et une reconnaissance haute et digne de la perplexe relation entre l'identité et la sexualité... là je dévoile trop, et pourtant je veux m'en tenir au flou, tel qu'on le ressent quand on tourne les premières pages du livre.

    Je le signale d'emblée, mais c'est imparable, lire Les Adolescents troglodytes fait fonctionner ses méninges, surtout au début. Mais le paradoxe est érigé à une hauteur tout à fait abordable et suffisamment stimulante pour s'y engager.

    Et puis, il faut souligner le style de l'auteur qui mêle à la simplicité une sophistication tout à fait appréciable. C'est clair, j'ai été étonnée, séduite, bousculée mais enchantée. Emmanuelle Pagano parvient à décrire les éléments, un pays de gel, l'isolement, la rudesse, l'habitude et les émotions papillonnantes en un tour de main.

    Car ce n'est pas juste une mise en lumière d'un milieu rural ou des arcanes de l'adolescence, c'est tout au contraire un numéro de haute voltige sur le coeur d'une femme dans un corps empêché (là, c'est pour faire un clin d'oeil au site de l'écrivain, mais ça colle !). Alors juste pour vous convaincre une dernière fois : lisez donc ce roman, très troublant, très bien écrit, riche de mille manières. Un charme fou s'y loge !

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