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Juste avant d'écrire

Juste avant d'écrire

Auteur : Michel Luneau

Editeur : Joca Seria

Le personnage principal dirige une agence de publicité à Paris mais est depuis toujours dévoré par le démon de l'écriture. Tous les trois ou quatre ans, il s'attaque à un nouvel ouvrage et s'accorde une dizaine de jours dans un lieu connu seulement de ses proches. Lorsque commence le roman, il s'interroge sur le choix de ce lieu, ce qui ne sera pas sans conséquence sur la teneur du futur roman.

16,23 €
Vendeur : Amazon
Parution :
158 pages
ISBN : 978-2-8480-9084-9
Extrait

À deux reprises déjà, j'ai décliné l'invitation, sincèrement désolé d'avoir à le faire tant elle est séduisante pour quelqu'un comme moi qui m'exile de ma maison, de ma famille et de mes amis, tous les trois ou quatre ans pendant une petite douzaine de jours quand je commence un nouveau livre.
C'est un rite. Je pars, seul comme il se doit, en général dans un hôtel de la chaîne des «Relais du Silence». Foin de journaux, de radio, de télé, de téléphone. Je vis totalement coupé du monde, dans un temps que se partagent au mieux écriture et sommeil.
Troquer l'hôtel, dont la permissivité a des limites, contre un manoir lové en plein coeur du pays bigouden et mis à la disposition de soi seul, est une proposition qu'on n'écarte pas d'emblée. Surtout lorsque le propriétaire y met une vive et chaleureuse insistance. «Mon bon ami, ne te gêne pas. La maison est vide jusqu'à l'été. Tu n'as qu'un mot à dire et j'appelle le couple de gardiens. Ils te feront le ménage, les courses, la cuisine et entretiendront le feu dans les cheminées. Pour la chambre et le bureau, tu n'auras que l'embarras du choix. Bref, si ça te dit, n'hésite pas, vas-y c'est de bon coeur.»
Je n'en doute pas. Et c'est justement ce qui complique les choses et rend ma position délicate. Vais-je refuser son invite une troisième fois ? Je suis toujours plus que réservé quant aux intrusions multiquotidiennes annoncées du couple de gardiens. Les croiser dans les couloirs alors que je suis en petite tenue, me faire servir mes repas à heures fixes, quitter la chambre pour qu'on retape mon lit, non, décidément je ne m'en ressens pas. Quand je dis que je ne veux voir personne c'est personne. Je suis assez grand pour me faire cuire un steak, des pâtes ou des oeufs sur le plat. Surtout, je ne veux pas donner à ce couple de gardiens l'occasion de répéter à son patron qui me prend pour un homme d'affaires raisonnable et posé, qu'ils ont eu à servir une espèce de fou qui prenait la nuit pour le jour, se couchait à trois heures de l'après-midi et gardait les lumières allumées jusqu'à l'aube.
À dire le vrai, ce n'est pas tant à cause de la présence passagère des gardiens que je refuserais si je devais refuser. Elle n'est nullement obligatoire. En allant prendre possession des clés, je peux leur annoncer que je les dispense absolument de toute tâche domestique mais que je ne manquerais pas de leur faire appel en cas de besoin. Loin de les attrister, je suis persuadé que pareille nouvelle les réjouirait. En revanche, il me revient l'objection fondamentale dont on ne se débarrasse pas si facilement. Au nom de quoi, vais-je m'autoriser à faire fi aujourd'hui d'une règle déontologique que je m'applique depuis toujours, et que j'impose à mes collaborateurs : n'être l'obligé de personne, n'accepter aucun cadeau de la part d'un client de peur d'ouvrir la porte à toutes sortes de combines et de compromissions ? On a connu des âmes d'élite qui ont fini dans de sombres tripatouillages.

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