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Le Saut de Sandra

Le Saut de Sandra

Auteur :

Editeur : France Europe Editions

" Je ne savais pas quoi penser de la voix de Sandra, que j'avais entendue quand ils l'ont appelée pour lui dire de venir. Elle était chaude, un peu cassée. "

" Elle ne faisait plus aussi gamine que sur les photos d'archives que j'avais vues, ses joues s'étaient creusées, de petites rides étaient apparues autour des yeux, témoins du sourire permanent de ce visage ; et, elle ne portait plus sa fameuse frange non plus. Ses grands yeux gris étaient toujours aussi joyeux, aussi coquins, aussi resplendissants. La fraîcheur de son visage et sa silhouette d'adolescente faisait qu'elle paraissait beaucoup plus jeune que trente-et- un ans. "

" La première fois qu'elle était entrée dans notre classe elle portait une jolie jupe assortie à un pull Lacoste beige, un manteau bleu marine, et des chaussures à très hauts talons. Elle avait du rouge à lèvres et avait souligné la forme de ses yeux au crayon. Bref, on avait vu arriver une snob. "

" La pianiste était une jeune fille à qui l'on aurait volontiers donné quatorze ans si on ne l'avait pas vue dans un tel lieu. C'était Sandra. Elle était habillée d'une longue robe noire et d'une blouse ample qui contrastaient avec la décontraction du public. "

20,29 €
Vendeur : Amazon
Parution :
444 pages
ISBN : 978-2-8482-5046-5
Extrait

Il y avait là, en images, toute la carrière de Sandra. Les premières photos étaient celles de la première fois où elle était montée sur un tremplin, à dix ans. C'est moi qui lui avait offert ses skis et qui l'y avait emmenée, et ces photos étaient celles que j'avais prises. Je me demande si elle se souvient encore de la trouille bleue qu'elle a eu cette toute première fois. C’était la première fois que je voyais Sandra, j’étais à Kristiansand pour faire connaissance avec ma belle-sœur, que mon frère avait tout juste épousée. Ce fut également la dernière. Lorsque par la suite j’ai vu mon frère et sa femme, à chaque fois Sandra était en vacances chez son père, ou en voyage pour le saut ou pour autre chose. Je n’ai plus eu de nouvelles d’elle jusqu’à ce qu’elle m’écrive en me demandant de l’aider pour faire un voyage au Japon. Son fameux voyage au Japon. Je lui avais envoyé trois mille couronnes, qu’elle m’avait scrupuleusement rendues trois mois plus tard. Je l’avais eu au téléphone plusieurs fois, je lui avais dit que ce n’était pas nécessaire qu’elle me les rende, que j’étais heureux de l’aider, mais elle avait insisté. J’avais eu l’impression que c’était important pour elle de gagner par elle même son voyage, qu’elle ne voulait rien devoir à personne. Bien sûr, je n’ai su que plus tard ce qu’elle avait fait pour me les rendre. Si à partir de ce moment et jusqu’à son retrait, elle m’a régulièrement écrit pour donner des nouvelles de son évolution et envoyé des photos, même au plus fort de sa carrière internationale, on n’a pas pour autant réussi à se voir. Après son retrait, ça a été à nouveau le silence radio pendant des années, je ne savais même pas où elle vivait. Jusqu’à il y a deux ans, j’ai reçu une longue lettre déprimée, où elle m’écrivait qu’elle était au fond de tout :

« … Je sais qu’il ne faut pas que je regarde en arrière. Les médailles, les compétitions, les gens sur les gradins autour de la cuvette scandant mon nom c’est fini et bien fini. Parce que c’était extraordinaire il ne faut pas que j’y pense. Il sera temps remémorer cette époque quand je serai vieille et que je raconterai ma vie à mes petits enfants. Pour l’instant, il me faut sortir du trou où je me suis fourrée. Aller de l’avant. Ne pas me poser des questions. Je sais que j’ai fait le bon choix. Je sais qu’il fallait passer à autre chose… »

« Je sais que j’ai fait le bon choix. » Elle luttait pour s’en convaincre :

« J’ai encore reçu une lettre de Jorge me suppliant de reprendre la haute compétition. Il dit qu’à vingt-cinq ans il est encore possible de revenir, malgré ce nouveau règlement sur la taille des skis qui m’est très défavorable, mais qu’il ne faut plus attendre. Il m’a encore envoyé un programme d’entraînement. Il est touffu, il s’est visiblement donné du mal à le composer. Je ne l’ai pas regardé. »

Comme beaucoup d’autres, j’avais pensé que Sandra avait eu tort de prendre sa retraite si tôt. Je pense qu’à vingt ans elle avait du mal à se projeter dans l’avenir, que là se trouvait le point faible de son exceptionnelle maturité. Elle pensait que si elle attendait encore il serait trop tard pour réorienter sa vie. Qu’à trente ans, les dés sont définitivement jetés. Qu’elle veuille par la suite se consacrer à la musique ne l’obligeait nullement à abandonner la compétition aussi rapidement. Que pouvait-elle faire désormais ? Je ne savais pas trop. Je me voyais mal, cependant, lui répondre qu’elle avait eu tort de laisser tomber la compétition, elle n’en avait pas besoin. Je lui ai alors envoyé une lettre où j’ai essayé de l’encourager, qu’il ne fallait pas qu’elle s’inquiète, que j’étais convaincu qu’elle finirait par arriver où elle avait décidé d’arriver. Il en avait toujours été ainsi, je ne voyais pas de raison pour qu’il en soit autrement cette fois-là : « Mais si ça avait été facile, ça n’aurait pas été drôle. Non ? »

Ensuite, je suis ainsi resté sans nouvelles jusqu’à ce que Nathalie débarque chez moi une semaine auparavant en affirmant que Sandra se trouvait en Norvège pour sauter sur un tremplin dans la région de Trondheim. Elle voulait absolument la voir. Nathalie n’avait que quinze ans, à l’époque où Sandra faisait de la haute compétition elle n’avait dû se rendre compte que très vaguement de qui était sa sœur. Ensuite, c’est avec ses souvenirs et la légende que Sandra avait laissé derrière elle qu’elle s’était constituée la figure qu’elle admirait désormais.



Drôle de relation, tout de même, que la nôtre. En suivant sa carrière je ne pouvais pas m’empêcher de penser que j’étais à l’origine de cette aventure. Et je crois qu’elle devait le penser aussi, en tout cas j’aimais à le croire. Elle avait désormais vingt-sept ans, cela faisait près de vingt ans qu'on s'était rencontrés et que l'on se suivait de loin, sans se voir. Cela allait être bizarre de se retrouver l’un face à l’autre. J’en brûlais d’envie et d’un autre coté je me demandais si ça ne représenterait pas la fin de quelque chose.

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