"Le 10 septembre 2007, sans explication, Anne Thébaud s'est suicidée en se jetant dans la Seine avec un sac à dos lesté de trois pavés. Elle avait 41 ans. Auparavant, elle avait remis à Maurice Nadeau, son éditeur et ami, son "ogre bienveillant" le manuscrit de Sentinelle qui paraîtra le 20 janvier, orné d'une photographie pleine page où elle lègue, au monde qu'elle s'apprête à quitter, un sourire d'une infinie, d'une inguérissable tristesse. "Elle rut dans les brancards, y écrit-elle dès le début, mais finira. le ventre gonflé par les eaux de la Seine, méduse collée au couvercle du ciel. A moins qu'elle ne moisisse dans un asile, les seins fanés, l'esprit congestionné par le désarroi." Anne Thébaud collaborait à la "Quinzaine littéraire" depuis 1995. Elle y avait donné notamment des chroniques sur Gracq, Bergounious, Michon et Calaferte. En 2001, elle avait publié son premier livre, "Reliquaire", que Maurice Nadeau tenait pour "inclassable, insolite, monstrueux". Cela vaut aussi pour "Sentinelle" à ceci près que chaque page, chaque phrase, chaque mot nous hurlent qu'ils sont posthumes. C'est le livre d'une condamnée qui dépose son bilan, et passe en revue une dernière fois, dans un monologue à la troisième personne, ses fantasmes, ses paniques, sa solitude, ses souvenirs d'un père paysan confiné dans "le quant-à-soi des taiseux", ses amours d'hôtel sans lendemain, et son impuissance malgré les pilules roses prescrites par le psychiatre, à vaincre le mal intérieur qui la ronge. Dans une prose époumonnée, expressionniste, Anne Thébaud écrit "qu"elle ramperait pour que quelqu'un la serre dans ses bras". Qu'elle ne sait pas "Comment franchir la vitre à laquelle sans répit elle se cogne". Que "Vivre c'est parfois la mer à boire". Qu'elle "se détruit comme la souris grignote son biscuit." Et, in fine, que "sa vie lui fait horreur". On n'ose pas dire que ce livre est beau à pleurer. Mais on le pense." Jérôme Garcin, Le nouvel obs |