Impressions de Bruxelles [9782872691944]
Editeur : Bernard Gilson éditeur
Rien ne me rappelle davantage Bruxelles que l'amour. Du moins, le souvenir de l'amour. Disons : le glissement de l'amour sur une couche de feuilles mortes. Ou plutôt : sa mise en bière - et oublions les chrysanthèmes, s'il vous plaît, car il serait vain de bâtir des châteaux de larmes le long de l'avenue de Tervuren sous prétexte que le tram 44 y dansait comme une Congolaise en sueur. Chantal habitait à deux rues du musée royal de l'Afrique centrale ; je crois même qu'elle montait dans le tram au terminus de la ligne, entre une vieille dame au masque ndunga et une petite fille en anorak léopard. Le tramway sonnaillait, franchissait un carrefour à quatre bras, puis les frondaisons réglementaires de la forêt de Soignes, avant de se déhancher vers les étangs Mellaerts, où je me coulai sur le Skaï brun, près de Chantal, m'écoutant lui balbutier que je m'aventurais vers le Jardin Botanique pour y accomplir des études. Des études de Lettres, précisai-je, puisque je rêvais d'en recevoir, un beau matin, d'un sexe qui n'était pas le mien, et que je garderais comme une preuve pâle et parfumée que j'avais vécu hors de mon ombre. Chantal était une vraie femme par les vagues dans sa chevelure ; par le bleu de son regard fouetté de mousses et d'embruns ; par la cambrure de ses reins dont je ne retrouverais l'écho, plus tard, lors d'une escapade équatoriale, que sous les geignements de Magali, une étudiante en architecture qui voulait se rappeler Bruxelles en respirant mon cadavre et quelques mots huileux comme Place de Brouckère, René Magritte ou Mort Subite. Chantal donc était Bruxelloise, chaussée de talons plats, vêtue d'une veste en cuir effleurant la ceinture d'un jeans américain. Le hasard voulait qu'elle entamât les même études, dans la même école, avec l'ambition de lire l'oeuvre complète d'Eugène Ionesco. À ce dernier, je préférais Céline, pour le jus de la phrase, et les salles de cinéma, pour l'oubli de la mort. Daniel, parfois, m'y accompagnait, avant de refaire le monde d'un verbe entrelacé du bleu velours de ses Richmond et de mes Gauloises. Chantal appréciait ma retenue dans l'exposé de mes intentions et ma connaissance des horaires de trams. Elle semblait pressée, toujours, de se rendre à la station Louise, et, de là, dans une boutique, me disait-elle, ou chez un disquaire qui possédait tout David Bowie, tout Lou Reed, et même du James Brown. J'aimais la voir dévaler les escaliers du métro, à cause du baiser que sa hâte déposait au hasard de ma joue, souvent près des lèvres, au coin même. C'était le signe tiède de mon existence, tandis que je remontais le col de ma gabardine, ainsi que le Mont des arts dont les trottoirs semblaient laqués par l'averse. Un soir que les nuages rosissaient la Place des Martyrs, Chantal jeta un coup d'oeil énervé à sa montrebracelet, puis consentit à plonger dans la pénombre d'un cinéma qui jouait, je crois, African Queen. Les fauteuils étaient d'un rouge usé ; la poussière émergeait par grains devant l'oeil aveugle du projecteur. L'atmosphère avait la grâce d'une nuit d'été, le film était beau et vaste comme une rivière en colère ; moins cependant que le delta formé par les ongles de Chantal. Comment aborder ces rives de nacre ? En nageant entre deux eaux tel un plongeur de combat au milieu des crocodiles et des rhinocéros ? Ou en tireur d'élite, depuis l'abri creusé sous la manche d'un pull ôté au motif d'une chaleur tropicale ? La vie est une jungle à débroussailler par un buveur de whisky qui chante faux de vieux airs irlandais... Dans le film de John Huston, Humphrey Bogart descend les rapides sans perdre sa casquette de marin ; il a ce pouvoir des hommes qui ne se rasent plus et plongent la langue dans la bouche des femmes. La mienne ne servait qu'à bredouiller, principalement des excuses au fait d'exister. Exister, c'était risquer l'index dans un voyage millimétré vers le pouce gauche de Chantal. L'expédition chavira en même temps que Katharin Hepburn : rallumées, les lampes débusquèrent, de l'autre côté de Chantal, une main platement posée sur la sienne. C'était Daniel, tombé à sa droite par un curieux hasard, et pour qui la filmographie de John Huston n'avait pas de secret. Il me fit grâce de ses excuses et, comme si de rien n'était, me planta sur le trottoir, à hauteur du cinéma Arenberg, sans Chantal puisqu'elle avait décidé de le suivre, malgré le crachin, sans qu'il eût fallu tendre, au-dessus de son casque de jais, un parapluie. Il m'expliquerait plus tard qu'à peine sur la Place Royale, il avait, d'un geste légèrement masculin, rapproché sa bouche de la sienne et, sous un néon liquide à la Prévert, embrassée. Cette incursion entre ces lèvres que j'imaginais durcies par le désir, douces malgré l'humidité du soir, tremblantes sous la brûlure de la langue dardée, et finalement affolées comme un bourdon sous un verre de gueuze suscita un resserrement cardiaque que je compensai par une démarche critique. Je veux parler d'une analyse littéraire en conformité avec les canons universitaires. Un de nos professeurs tenait pour délectable que la fréquence d'un mot dans un texte en livrait le sens caché : la préposition " sous " cadençant les propos de Daniel, je dus admettre qu'il avait couché avec Chantal après l'avoir longuement fait languir sous la pluie, puis réchauffée à l'aide d'une serviette de bain, puis d'un sèche-cheveux. Il précisa que fuir Bruxelles et la ligne 44, dans le dessein de jouir du corps de son amie, relevait de la poésie, puisque aucun chef-d'oeuvre littéraire n'était né de cette ville qui se croyait Capitale et n'était que flamande. Garçon pour la compagnie des wagons-lits, Daniel avait trimballé Chantal à travers toute l'Italie. Profitant de cette langueur qui vient devant tant de mots, et tant de regards, et tant de paysages, et tant de lumières, et tant de caresses, il avait investi la couchette de Chantal à hauteur de Portici, soit entre le Vésuve et le golfe de Naples. Comme Daniel ne m'épargnait aucun détail de ses explorations sur Chantal, il se mit à dessiner des volutes qui redisaient le renflement subtil de son ventre, l'étroitesse de son nombril, la violence chromatique de ses tétons, et, classée au patrimoine mondial de l'humanité, une cambrure de reins si magistralement africaine qu'elle lui rappelait les chutes Victoria. D'ailleurs, précisa-t-il, je lui ai fait l'amour à la bruxelloise. Outre que je ne saisissais pas le lien entre le Zambèze et le canal de Willebroek, l'expression m'intrigua. Au lieu de pratiquer l'effondrement dans un bar, je gagnai la bibliothèque. Ce sursaut d'orgueil me sembla digne de l'intellectuel que j'étais en passe de devenir. Un vieux professeur me félicita d'un froncement de regard pour mon zèle lexicographique. Mais j'avais beau serrer les dents en feuilletant le Littré et le Kama-Sutra, puis dévaler l'avenue de Tervuren dans un tram bringueballant, à la limite de dérailler, tout en crissements et en éclairs sous les caténaires, je ne trouvai rien. Si bien qu'il ne me resta plus qu'à imaginer la Bruxelloise dans l'amour. Secoué comme un prunier, le ventre en compote, le coeur dans la bouche, j'entrevoyais des raidissements de colonne du Congrès, des terrassements de Saint-Michel et dragon, des arrondissements d'Atomium, des creusements de Petite Ceinture, des ronflements en Palais de Justice, des gonflements proportionnés à la basilique de Koekelberg, des durcissements conformes à la réputation de Léopold III. Or, la pluie qui cinglait les vitres du tram me rappela qu'à la place de pleurer, un gamin, au centre-ville, pissait en ignorant la mollesse de l'homme de chair. L'arc de son jet de bronze tenait le touriste en respect et déclenchait les sourires et les flashes. D'amour à la Bruxelloise, il n'y avait pas plus que de vérité dans le récit de Daniel dont je me plus à distinguer la silhouette dans le cercle du phare du tramway, tout nu sur un lit de feuilles mortes, la chair d'une pâleur mortelle, prolongée d'un spaghetti flasque et gercé. Quant à Chantal, je crois qu'elle riait de ce que les hommes sont. La revoir après quelques abus de Rodenbach me ramena à la réalité : ses reins avaient subi une correction angulaire. Était-ce qu'elle avait forci du bassin ? Au contraire, le virus de celles qui trop embrassent les garçons l'accablait d'une fatigue qui lui fit perdre de sa superbe, et l'amour de Daniel. Elle en pleura une semaine, peut-être deux, sans que l'on sût si c'était de rage ou de désespoir. Et quand j'allai lui rendre visite au terme des examens de juin, elle me fit savoir qu'elle était revenue de la brutalité des hommes, et qu'une amitié autour de Lou Reed et d'Eugène Ionesco ramènerait un peu de soleil dans sa chambre de jeune fille. Pour ma pudeur et mon goût des promenades en forêt, j'étais le candidat idéal, parmi d'autres il est vrai, un panachage d'Apollon, de Sganarelle et de Manneken-Pis, crut-elle bon de préciser. Et sa mère, surgie en tablier de la cuisine, de surenchérir : la politesse ne m'était pas plus étrangère que la courtoisie ; à ce titre, et en toute simplicité, elle m'invitait à partager le repas du soir, un plat à la bruxelloise. J'en rougis et bafouillai un commencement de refus que Chantal cassa en posant la paume sur mon avant-bras, puis un sourire sur son visage d'ange. Je crois qu'elle m'effleura de sa poitrine pour achever de me convaincre. Sa mère me précisa qu'il entrait souvent dans les recettes de ce type des chicons et de la gueuze. Cette révélation me fit l'effet d'une visite au musée d'art moderne. Le tableau, placé dans une cabine de wagon-lit, avec de la décence dans la posture, évoquait si bien Magritte que je réitérai mon accord. Je n'eus pas le temps de travestir Daniel en chicon, car le père, gardien au musée de Tervuren et sosie de Léopold II, remplissait quelques verres de Trappiste en guise d'apéritif. Sur sa lancée, il m'entretint des hommes léopard, des richesses du Katanga, de la splendeur des tissus africains quand parvint, sur la table, ce qu'il fallut bien regarder comme une réponse à l'énigme de l'amour. C'était une tartine largement couchée dans l'assiette, recouverte d'un drap de maquée, et sur laquelle pointaient des radis dans l'opulence du désir, ainsi que des petits oignons de printemps frais comme des nombrils, le tout délicatement poivré, comme il sied quand l'amour hasarde ses papilles dans l'une ou l'autre intime onctuosité, comme Chantal se plut à le démontrer à Serge, dès la rentrée de septembre ; puis à Pierre, entre Noël et Nouvel An ; à Daniel, enfin, qu'elle finit par épouser, la veille d'une visite du Maréchal Mobutu à Bruxelles. Alain Bertrand