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Comme des anges
De Jacques Albina
Editeur : La Bartavelle
Parution le : 20 Mars 2000

C'est l'enquête d'un flic curieux sur des gens curieux... et puis, il y a ces enfants qui s'aiment...Finalement c'est un roman qui raconte des histoires d'amour. Alors ce n'est pas que beau, l'amour; ce n'est pas qu'heureux, l'amour... mais c'est l'Amour !... Même pour un flic.

Le début

Jeanne l'avait allongé sur le lit, déshabillé, essuyé, couvert d'un drap de satin bleu et elle le veillait.

- Courir.
Victor mange l'air par trop petites bouchées pour qu'il en soit rassasié et sa fringale d'oxygène accélère le rythme déjà court de sa respiration. Le vent pique son visage en sueur, le cerne de froid. Les muscles de ses jambes deviennent si durs par instants et sa démarche si raide, qu'il évolue tel un robot au mécanisme grippé. Des larmes brouillent sa vue, brisant les images dont les morceaux se mélangent comme en un kaléidoscope.
- Sale nuit... Sale putain de nuit.
Bien qu'il ait gagné les flancs de la colline pour abriter sa fuite sous le couvert des pins, la meute tenace des poursuivants demeure proche, accrochée à ses basques, menaçante. Les sirènes hurlent. Les voitures, à peine plus bas, dégueulent de nouveaux nervis casqués et ça grouille dans la lumière des phares. Les projecteurs balayent la colline, percent le feuillage ; leurs faisceaux tracent à peine un peu plus bas, au ras de ses pieds, la ligne fatale.
Victor s'accroche aux racines pour grimper plus haut.
- Plus haut. Encore plus haut. Encore. Douces finalement les épines des pins sous mes pieds nus. Pas si difficile au fond tout ça... Sauf le bruit... Ce bruit qui vrille la tête, scie le cerveau, pulvérise l'espoir... Pas entendre. Pas entendre les chiens, surtout... Putains de chiens ! Avec leurs crocs gigantesques, jaunes et brillants. Avec leurs yeux gigantesques, jaunes et brillants. Avec la trace des coups sur la peau : ces chiens que les hommes ont torturés pour qu'ils mordent. Je n'aime pas ces chiens-là. Pas ces hommes-là non plus. Avec leurs matraques électriques, leurs yeux électriques. Cerveaux électriques aussi. Court-jus. Collé à la prise de courant, je suis. Tremblant.
Le sang brûle sa main serrée comme un poing sur une racine. Tout gluant, le bois. Coulant entre ses doigts.
Victor glisse.
- Pousser avec les pieds. Juste un peu plus haut. Victor glisse.
- Merde !
La racine cède. Il hurle :
- Non !
- Calme-toi, elle dit tout doucement.
Les mains de la fille caressaient son visage mouillé. Ses doigts s'attardaient aux coins des yeux ; les rides étaient profondes déjà. Pourtant pas vieux Victor, à peine plus de vingt ans.
Au bord de la fin, bientôt, peut-être.

Pieds et mains accrochés à la glèbe, aux cailloux, aux brins d'herbe. Cambré comme pour la pénétrer. Disparaître dans son sillon. Raide. Tendu. Tétanisé. Tremblant de peur. Pleurant. Suppliant. Prêt à tout pour être gardé. Sauvé.
En bas les hommes sifflent, gueulent. Les chiens excités aboient, grattent la terre, mordent le vent. Les hommes les frappent, frappent la terre, frappent le vent.
- Pas regarder en bas.
Au sommet de la colline une lueur commence à naître.
- Pas le petit jour, déjà... la lune... Plus haut. Encore plus haut. Juste un peu. Encore... Encore... C'est l'espoir derrière. Pousser avec les pieds. Pas si difficile, bon Dieu !
Victor ne glisse plus.
Une pierre aiguë lui cisaille le talon, mais c'est bon ; il ne descend plus... Il avance. Il monte.
- Plus haut encore.
La pierre roule ; dégringole... Elle n'en finit plus de rebondir. Puis plus rien. Silence.

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